Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
5 janvier 2022 3 05 /01 /janvier /2022 19:00

Quinze livres, dix-neuf sols et six deniers. C’est la somme que doit le dénommé Pierre Bourdonneau au baron de Mornac. Des arriérés d’impôts et de taxes non acquittés par l’un, non perçus par l’autre. Par une curieuse coïncidence, c’est aussi la somme pour laquelle les biens du dénommé Bourdonneau sont vendus sous acte notarié. Cela correspond à deux pièces de vigne, soit presque rien, ce qui est pourtant beaucoup pour un homme de rien. Sur le papier, la plume du notaire galope. La page vierge se noircit de sentences iniques.

Pierre Bourdonneau se tient dans l’office notarial. Il n’est pas seul, mais les hommes qui demeurent dans la pièce lui sont parfaitement étrangers. Bien-sûr, il les connaît. Lorsque l’on passe sa vie dans l’équivalent du périmètre d’un canton, on finit par connaître tout le monde, ou du moins, ceux dont la conscience a établi la véracité de l’existence. Pourtant, Pierre Bourdonneau est bien un étranger parmi eux. Le notaire possède son étude et son ventre replet témoigne de sa voracité. Les gens d’armes ne produisent rien, sinon de l’ordre. Le sergent, leur chef, est craint pour ce qu’il représente, c’est-à-dire le seigneur. Celui-ci est absent. Assister à la mort d’un homme est passé de mode.

Juge et partis
Juge et partis

Pierre Bourdonneau est un simple saunier. Ses jours, il les éreinte les pieds dans l’eau, et sa peau est craquelée par le sel, et battue par le vent et l’iode. Son sel, le blanc de liman, est l’un des plus réputés de la région et du royaume ; Bourdonneau n’en tire qu’une modeste fierté, cependant. À cinquante-cinq ans environ, il n’a pour gloire qu’une vie de labeur qui lui a permis d’élever deux enfants, dont un fils devenu, lui aussi, saunier. À vrai dire, le métier s’impose ici aux hommes. La nature offre et les hommes cueillent. Ils ne peuvent rien inventer.

Juge et partis
Juge et partis

Pierre Bourdonneau se tait. De fait, sa présence passerait pour accessoire, étant entendu que, bien qu’étant vendeur, il n’a pas le choix. Qui, d’ailleurs, pourrait se permettre de vendre des biens dont il a l’absolue nécessité ? Lorsque le notaire aura terminé d’écrire, il apposera son paraphe et signera, maladroitement, comme tout homme pour lequel l’écrit est un monde étrange, à la fois si futile et si puissant. L’acheteur l’imitera ; c’est un paysan, lui aussi, cependant il est aisé. Par une habile politique matrimoniale, par le soin particulier, aussi, apporté à la tenue de ses comptes, il a réussi à acquérir une fermette et quelques terrains alentours. Les deux pieds de vigne de Bourdonneau consolident sa situation. Bourdonneau se tait, mais il voudrait pourtant demander : pourquoi ?

Juge et partis
Juge et partis

Pourquoi le seigneur agit-il ainsi ? Cet argent, il n’en éprouve guère le besoin. Si le seigneur agit comme cela, c’est pour asseoir sa position ; il se tient sur la chaise de justice, gardant la tête droite quand les autres, l’entourant, demeurent debout et la tête basse. La présence de Bourdonneau atteste donc du pouvoir seigneurial. Le saunier est l’exemple vivant donné aux habitants de la seigneurie de Mornac. Payez ce que vous devez, ou vous serez anéanti. Bourdonneau entrevoit une autre raison à son humiliation. Il peine à l’exprimer, à cause de la peur qu’il ressent, à cause de la consternation que provoque sa défaite. Vingt-cinq ans auparavant, Bourdonneau a participé à des messes du désert.

Juge et partis
Juge et partis

Pris, et puni, à l’époque, Bourdonneau a par la suite rempli ses devoirs de catholique. Demeure cependant une tâche, comme imprimée sur sa face, comme une odeur tenace et rance que même l’hygiène la plus méthodique ne parvient pas à éliminer. Dans l’office notarial, l’officier public relève la tête. L’acheteur délie les cordons de sa bourse de cuir, lourde pour l’occasion. Sans ménagement, il en renverse le contenu sur le bureau laqué. Le notaire s’applique à compter ; il sourit, ce qui pourrait passer, vues les circonstances, comme une faute de goût.

Juge et partis
Juge et partis

Immédiatement, les pièces sont rangées dans un petit coffre de bois. Ledit coffre est placé sous la garde du sergent et de ses gens d’armes. Pierre Bourdonneau signe. Les richesses de sa vie sont réduites, matériellement, à une poignée de pièces. Son nom rejoint des centaines d’autres, résumés en quelques lignes, dans les minutes notariales. Pour les siècles à venir, le nom Bourdonneau est synonyme d’infamie. Pour les jours, les mois à venir, il sera synonyme de misère. À la sortie de l’office notarial, dans la brume anonyme, Pierre Bourdonneau disparaît.

Partager cet article
Repost0
26 juin 2021 6 26 /06 /juin /2021 18:00

Il faut que vous me compreniez bien ; j’avais peur. Trois dagues me fixaient dans le blanc des yeux et dans le gras du ventre. J’avais le sentiment qu’à chaque instant, elles se rapprochaient de ma pauvre peau, et j’étais persuadé qu’elles n’hésiteraient pas à me la percer pour mettre à jour la vérité profonde de mon être. J’étais seul. J’étais terrifié. J’inventai.

Les trois dagues étaient tenues par des hommes que je connaissais bien. Nous étions du même rang, avions participé aux mêmes batailles, ressentions la même aversion pour les grands changements qui se tramaient alors. Comme eux, je souffrais de ce que le roi boutait la noblesse hors de ses prérogatives naturelles, et je m’inquiétais de ses hasardeuses amitiés politiques. Un mois auparavant, les mécontents avaient libéré la Régente de sa prison de Blois. Quant à moi, j’étais demeuré à Confolens, loin de l’action et de l’honneur.

Foi de menteur
Foi de menteur

Ils m’interrogèrent. Dans le recoin sombre dans lequel ils m’avaient attiré, attablés dans une auberge misérable de laquelle je n’avais jamais daigné pousser la porte, leurs voix portaient des accusations dont j’avais du mal à me défendre. Nulle part ils ne m’avaient vu pour secourir la mère du roi : ni au pied du château duquel elle s’était échappée par le moyen d’une échelle branlante, ni aux côtés de la carriole que tiraient deux mules noires que n’effrayaient ni la nuit ni la mort. Je fus tenté de répondre : et pour cause mes braves ... mais le courage me manqua. Alors je mentis.

Foi de menteur
Foi de menteur

La voix secouée par des larmes, je répondis qu’en effet, ils n’avaient pu me voir. Au dernier moment, le duc d’Epernon avait décidé de m’évincer, car mon influence lui déplaisait. Depuis lors, je subissais la honte et je nourrissais de lourds regrets. Les lames reculèrent, mais ne se baissèrent point. Il fallait en dire plus, et j’obéis alors à la menace muette de trois hommes d’honneur. Le mois passé, j’avais réuni, dans ma maison de Confolens, cent nobles pour échafauder un plan qui ferait quitter à la Régente son glacial exil ligérien. Ma maison était remplie, et elle attendait ma parole. Je l’avais satisfaite.

Foi de menteur
Foi de menteur

Les trois compagnons se regardèrent entre eux. Leurs dagues revinrent vers moi : ils n’avaient jamais entendu parler de cette réunion et, d’ailleurs, ils n’avaient pas souvenir d’y avoir participé. Bientôt, ils ricanèrent, certains de m’avoir piégé. Ils établissaient les comptes absurdes de ceux qui se trouvaient dans ma chambre, et dans mon escalier, et dans mon cabinet de toilette. Ils devinrent grossiers et grotesques. Dans l’auberge, même les godets et les écuelles nous fixaient.

Foi de menteur
Foi de menteur

Je me mis alors à rire jusqu’à faire s’abaisser les dagues. C’était la peur qui me tenaillait, et c’était elle aussi qui me poussait au défi. J’arrêtai soudainement de rire, et je toisai ces hommes. Je leur jetai au visage un mépris que me dictait ma lâcheté, car empêtré dans mon mensonge, je ne pouvais plus me dédire sans renoncer à la vie. Que croyaient-ils, ces nobliaux, pensaient-ils être de la race de ceux qui parlent et qu’on écoute ? Non, assénai-je, ils n’étaient pas chez moi, car je ne comptais pas sur eux. Et je citai des noms bien connus de tous, dont je savais pour certains qu’ils avaient été de la cavalcade pour la reine Marie.

Foi de menteur
Foi de menteur

Pour me donner de la prestance, je commandai de quoi boire à l’aubergiste, et par miracle ma main ne trembla pas. J’attendis d’être servi pour terminer mon récit. Cent nobles gens m’avaient écouté dans ma maison. Cent gens nobles m’avaient pressé de prendre leur tête pour la liberté de Marie et pour le défi du roi Louis. Le duc d’Epernon en avait pris ombrage et s’était arrangé pour m’écarter de ce beau dessein. C’était, pour lui, s’assurer les faveurs d’un plus grand destin. Je terminai mon récit et laissai là mes trois dagues. Comme elles, l’auberge entière s'était tue. Je filai.

Partager cet article
Repost0
15 décembre 2020 2 15 /12 /décembre /2020 15:30

La semaine précédente, Ricardo en plaisantait encore. Il passait alors la soirée dans une jolie mais modeste villa qu’un couple petit-bourgeois avait fait construire à quelques rues du front de mer. La fille des propriétaires avait à peine vingt ans. Elle n’avait d’yeux que pour Ricardo et lui demandait quand est-ce qu’il pensait terminer son article. Ricardo avait répondu en riant qu’il avait bien encore le temps. Ce n’était plus tout à fait vrai.

La jeune femme avait ri, elle aussi. Les mots d’esprit du journaliste devaient sans doute lui plaire. A moins qu’elle ne fût sous le charme de ce sourire plein et éclatant, ou encore de cet accent brésilien que Ricardo, pourtant vrai francophone, n’avait jamais chercher à corriger. Aujourd'hui, Ricardo ne riait plus. La feuille blanche devant lui semblait le narguer. Son rédacteur en chef venait de l’appeler. L’article devait être imprimé pour le lendemain.

Plus riche que prévu
Plus riche que prévu

Royan, 29 septembre 1956. La feuille n’était plus vierge. Ricardo avait été envoyé par son journal pour montrer comment les architectes brésiliens avaient influencé la reconstruction d’une ville française. Au Brésil, on avait construit une capitale. Ici, on redonnait vie à un port détruit par les bombes. Le Nouveau Monde, à un niveau encore modeste, montrait la voie à l’Ancien. Les lecteurs épris de culture de Rio, de São Paulo ou de Brasília en seraient fiers.

Plus riche que prévu
Plus riche que prévu

Deux semaines plus tôt, alors que le vol Air France Rio-Paris atterrissait, Ricardo finissait d’écrire ce qu’il pensait être la trame finale de son article. Il avait même confié à une hôtesse que le rédacteur en chef lui payait deux semaines de pension sur la côte charentaise dans le seul but de prendre quelques photographies. Son plan était limpide : la ville avait été entièrement rasée durant la guerre. En lisant une revue, l’architecte chargé de la reconstruction avait été surpris par l’audace dont on faisait preuve au milieu de la forêt amazonienne. Il avait mis en œuvre les préceptes de Niemeyer et de Costa. Le Brésil était devenu une puissance culturelle.

Plus riche que prévu

Quelques encadrés dans l’article auraient mis en valeur les principales réalisations, en insistant sur ce qu’elles devaient à leurs modèles brésiliens. Ricardo avait prévu d’évoquer le marché central, dont on terminait la construction, ainsi que le front de mer qui épousait doucereusement, par ses courbes, les côtes déchiquetées du littoral. L’église Notre-Dame avait aussi vivement impressionné Ricardo ; elle manquait de rondeurs, certes, et sa stature élancée rappelait sans conteste les hautes cathédrales du nord. Tout de même, c’était une réalisation exaltante qui prouvait que les techniques les plus modernes savaient fort bien servir la religiosité.

Plus riche que prévu
Plus riche que prévu

Seulement, à chaque fois que Ricardo prenait le stylo, cette vision de l'architecture comme art non plus tellement contraignant mais devenu, par la finesse de la technique, organique, relié à la nature, rencontrait un roc. Ce roc avait de multiples visages. Aucun d’entre eux n’était vraiment inconnu du journaliste. Ces visages, ils les avait rencontrés lors de promenades sur la plage, lors de cocktails, lors de dîners au restaurant. Ils lui avaient tous rappelé qu’à l’origine de cet art, il y avait eu la destruction.

Plus riche que prévu
Plus riche que prévu

Destruction, reconstruction : entre les deux mots, le flou. Les visages avaient raconté les logements insalubres, les cabanes de bois, le décalage éloquent entre ce qu’ils vivaient et ce que les autorités publiques promettaient, annonçaient, claironnaient. Dans ce domaine aussi, la France avait aussi pris le Brésil pour modèle. Cependant, le rédacteur en chef n’attendait pas ces maux. Ricardo se résolut à conter la gloire. « Royan, 29 septembre 1956. Si notre pays fait désormais partie des grands de ce monde, il le doit à l’architecture ». Les visages scrutaient Ricardo.

Partager cet article
Repost0
30 mai 2020 6 30 /05 /mai /2020 18:00

Trente-cinq ans que Pascal vient sur cette plage tous les étés. Quatre semaines en août entre deux années d’un labeur harassant comme chef d’équipe dans la grande distribution. Dans la boîte qu’on appelle entrepôt, il faut gérer les commandes, les clients, les conflits. Dans le groupe qu’on appelle entreprise, il faut prévoir l’imprévu, prévoir la conjoncture du mois prochain, prévoir les absences des malades et des parents des malades.

Soixante-dix ans que c’est sur la plage, hiver comme été. Ça ne bouge pas, ça reste là, ça n’a jamais voulu bouger parce qu’au fond, ça ne pense pas. Pourtant ça existe, et ça regarde inlassablement la mer, sans que l’on puisse dire si ça espère quelque chose, si tant est que l’espoir ait pu faire partie de ça, un jour. De l’espoir, il y en avait dans l’idée qui a conçu cette chose, mais c’était un espoir noir, et sans vie.

Les baigneurs de béton
Les baigneurs de béton

Pour un peu, lorsqu’il est sur la plage, Pascal penserait presque qu’il ne vit que pour ce moment-là. Ce moment où il arrive, au mitan de la matinée, sur l’immense étendue qui n’est pas la mer, et qui n’est plus la terre ferme, qui est cet endroit hors du temps accéléré des hommes. Ce moment où il est assis sur sa serviette de plage, les genoux relevés, une casquette sur la tête et de la crème solaire indice cinquante sur le dos, à regarder les gamins qui s’éclaboussent dans l’eau.

Les baigneurs de béton
Les baigneurs de béton

Ça pourrait être un arbre centenaire, dont les racines plongeraient loin sous le sable, mais ça ne ressemble à rien de vivant. C’est massif, c’est cubique, c’est minéral, ça s’enfonce peu à peu dans la plage qui l’engloutit, et digère cela comme un mauvais aliment qui aurait provoqué une indigestion. Peu à peu, cette chose disparaît, et c’est là la seule indication que le temps passe aussi pour ça. Cependant, c’est un temps long, qui dépasse celui des hommes, et qui ressemblerait presque, pour eux, à l’éternité.

Les baigneurs de béton
Les baigneurs de béton

Les gosses rient, courent, reviennent vers le petit camp familial marqué par le parasol bleu et orange, et par deux ballons et trois seaux qui traînent. Pascal se souvient du temps de son enfance, des heures passées dans la BX puis dans la R21, de ce plaisir jamais disparu de voir la mer scintillante et bleue, et le panneau où est indiquée la direction de la plage appelée Grande Côte. Pascal se sent un peu du coin, puisqu’il y a passé quelques-uns des meilleurs moments de sa vie. Il est là comme un témoin du temps qui passe. Il a pris racine sur cette plage de sable fin.

Les baigneurs de béton
Les baigneurs de béton

Ça ne se souvient de rien. Le temps est comme une grande photographie, immobile, où rien ne bouge, et même la mer qui vient parfois le caresser ne réveille pas son cœur froid. Quelques enfants, quelques curieux aussi, viennent parfois jusqu’à lui et y pénètrent, et se perdent un instant dans son obscurité, dans sa fraîcheur soudaine et bienvenue. Soixante-dix ans auparavant – c’était hier – d’autres hommes y patientaient, le regard à l’affût et la main droite sur le canon d’un fusil. La mer, déjà, venait s’y frotter.

Les baigneurs de béton
Les baigneurs de béton

Pascal ne s’embarrasse pas à aller jusqu’au bout de la plage. Il lui suffit de marcher une centaine de mètres depuis le parking, et de s’asseoir là. Parfois il va au bord de la mer, et il dit invariablement aux gosses qu’elle est froide. Plus rarement, il immerge son corps de quarantenaire dans les flots qui l’appellent, irrémédiablement, au début de chaque été, telles les sirènes charmeuses et dangereuses de l’Antiquité. Jamais il ne s’aventure jusqu’aux bunkers qui, là-bas, s’affaissent dans le sable et boivent déjà la tasse. Ils sont froids, et Pascal déteste cela.

Partager cet article
Repost0
25 novembre 2019 1 25 /11 /novembre /2019 21:35

Une écharde de deux pieds de longs lui perfore l’échine, juste sous la côte. Le matelot flotte dans une eau que, d’expérience, il sait froide, bien qu’il n’en sente guère la morsure. Il a les yeux rivés sur le firmament qui s’éclaire, et ses jambes ne le font plus souffrir. Il a encore la force de tourner la tête sur le côté, mais il n’y a que l’horizon. Il ferme les yeux, rassuré ; le marquis de Lantenac débarquera dans les prochaines heures sur les côtes de France. Alors le roi sera presque sauvé.

Le ressac le surprend. Les Minquiers ne sont pas loin, alors les vagues s’y heurtent et reviennent avec force vers le large. Le mouvement brusque de la planche à laquelle il est arrimé lui arrache un cri – est-ce encore un cri lorsque aucun son ne s’échappe ? – de douleur. Sa vie, comme celles de ses compagnons qui ont juré fidélité à leur Dieu et à leur roi, s’arrêtera bientôt. Au moins, dans un dernier et orgueilleux élan, aura-t-elle permis à une monarchie de ne pas mourir. Le matelot sourit. Il songe ironiquement que, treize ans auparavant, c’est pour faire naître une République qu’il s’était embarqué.

Vogue la révolution
Vogue la révolution

A l’époque, il vivait et travaillait à Rochefort, à l’embouchure de la Charente. Son métier, qui le contraignait à s’éloigner des semaines entières, nourrissait femme et enfants. Aujourd’hui, l’une est morte et les autres ont grandi, et naviguent à leur tour sur les mers du globe. La ville avait un peu plus d’un siècle. Elle connaissait une activité extraordinaire et, dans ses chantiers navals, corvettes, frégates et vaisseaux prenaient forme puis s’élançaient vers l’océan, prêts à braver tous les dangers. Cette année-là, la France voulut aider des insurgés américains à se libérer de l’emprise anglaise. Le matelot fut de l’expédition.

Vogue la révolution
Vogue la révolution

C’était en mars, et la ville bourdonnait d’une effervescence rare. On annonçait la venue d’un grand chef de guerre, qui avait combattu aux côtés des insurgés et desquels il avait reçu d’insignes distinctions. On vit arriver un jeune homme, le visage glabre et la peau de poupon. La Fayette, c’était son nom, arrivait de Paris et avait passé la nuit sur l’île d’Aix. Dès le lendemain matin, il entrait dans Rochefort. Il bouillait d’impatience d’en repartir.

Vogue la révolution
Vogue la révolution

En ce temps-là, le matelot était gabier. Juché sur les gréements, il avait observé la rencontre entre le jeune marquis et le commandant de l’Hermione, une frégate de douze qui se préparait à quitter son mouillage maternel pour des rives incertaines. Sur les passavants, les marins se tenaient immobiles. Les palabres ne durèrent pas. Le marquis était en mission officielle, et le commandant, qui était comte, était à sa disposition. En quelques semaines, il leur faudrait atteindre Boston.

Vogue la révolution
Vogue la révolution

Le marquis et le comte allèrent ensuite saluer le pilote. Presque muet, par habitude plus que par naissance, l’homme ne signala son attention que par son regard, et par d’insensibles hochements de tête. La Fayette demanda si les vents étaient favorables ; le comte et le pilote, l’un par la voix, l’autre par les yeux, le lui confirmèrent. Aussitôt ordre fut donné de libérer la voilure. Les gabiers se mirent alors à l’ouvrage ; la frégate s’en allait défier les Anglais.

Vogue la révolution
Vogue la révolution

La prochaine étape n’était guère éloignée. On embarqua trois autres hommes dont le matelot ne sut jamais les noms. De la mission elle-même, le matelot n’en connut les détails que bien plus tard. Le marquis était chargé de dire la bonne nouvelle au Congrès ; tel un archange, il annonçait le futur débarquement de quatre mille soldats français. Depuis le mât de misaine, le matelot observa les flots pendant cinq longues semaines. Il les dominait alors. Et c’est en eux qu’il allait, au large de Jersey, bientôt trouver la mort.

Partager cet article
Repost0
23 mai 2019 4 23 /05 /mai /2019 18:00

Sur la rivière de Bordeaux, un grand voilier passe. Tout de fer appareillé, il fait partie d’une race nouvelle qui transporte toujours plus de marchandises et toujours moins de personnels. Quatre hommes d’équipage sont accoudés au bastingage. Cigarette à la bouche et casquette sur la tête, ils regardent le paysage qui défile sous leurs yeux. D’où viennent-ils ? Aucun moyen de le savoir. Mais ces vaisseaux nouveaux, qui ne conservent des anciens temps que la voilure, déroulée comme un étendard pour jouer avec le vent, proviennent souvent des Amériques.

Sortant de son auberge de Saint-Georges, Lucien reconnaît au loin le lamaneur. C’est Philippe, l’un des plus réputés de la région. Lucien a placé auprès de lui son deuxième fils, Maurice, comme mousse. Avec ce gars-là, pas d’inquiétude, se sont-ils dit, lui et Marthe, sa femme. Philippe est sérieux, pas comme Etienne, qu’est ivre du matin au soir, ou comme Roland, qui paie plus d’amendes, à cause des fautes qu’il commet, qu’il ne reçoit de salaire. Pour sûr, Philippe est pour Maurice un maître admirable.

A n’en pas revenir
A n’en pas revenir

A ce rythme, le voilier mettra encore quelques heures à rejoindre Pauillac, où d’autres pilotes prendront le relais de Philippe pour emmener le bateau jusqu’au port de Bordeaux. Telle est la règle, et ce depuis presque deux siècles. Quant à Maurice, il reviendra à Saint-Georges-de-Didonne à bord du cotre. On a annoncé gros temps, là-bas, en mer, mais Lucien n’est pas inquiet. Maurice, comme son grand-père, le père de Marthe, est un marin-né. Il sent les vents et les courants et saura revenir, peut-être même avant Philippe, pense Lucien.

A n’en pas revenir
A n’en pas revenir

Le voilier a maintenant disparu. Sa voilure, qu’on dirait être un patchwork immaculé, a fini de domestiquer la Gironde. Dans l’après-midi, tout est calme sur le port. Quelques promeneurs s’aventurent le long des quais, et leurs conversations s’envolent avec la brise. Philippe réapparaît, descendant d’un navire à vapeur qui repart vers le Chili. C’est le lamaneur de Pauillac qui le ramène à la mer ; ça aussi, c’est une règle qui a presque deux cents ans. Maurice, lui, n’est pas encore là.

A n’en pas revenir
A n’en pas revenir

Une heure passe. Sur le quai, Philippe fait les cent pas tandis que Lucien, à son auberge, continue de servir des clients, le ton gouailleur. Sur la Gironde, quelques voiliers s’en vont, avec leurs lamaneurs, qui tendent le bras vers la rive pour saluer ceux qui s’y trouvent. Un mousse amarre son cotre ; il en ressort, visiblement épuisé, tandis qu’au loin, le ciel se teinte d’un bleu gris, qui confine au noir par certains endroits.

A n’en pas revenir
A n’en pas revenir

Philippe interroge le mousse. A-t-il vu Maurice et son cotre ? Non, je n’ai rien vu, répond le mousse, qui est un peu plus âgé que Maurice. L’océan est difficile, et il y a de grands creux qui rendent la tâche pénible. Philippe regarde au loin : rien n’en vient. L’un de ses confrères s’apprête, avec son mousse, à aller chercher un voilier de fer. Habituellement, la concurrence est féroce entre lamaneurs, et il n’est pas rare d’en voir partir trois ou quatre ensemble pour le même navire. Philippe dit un mot au pilote : qu’il prête attention à son cotre, et à Maurice, et si danger il y a, qu’il les ramène.

A n’en pas revenir
A n’en pas revenir

La nuit tombe bientôt. Une averse a balayé l’estuaire, rinçant tout ce qui se trouvait dehors, dont Lucien et Marthe qui se tiennent, les yeux exorbités, la face livide, debout sur le quai. Avec l’aide d’autres pilotes, Philippe est reparti en mer. Les parents attendent dehors, incapables d’un mot, capables seulement d’un cri qui déchirerait la nuit. L’expédition de sauvetage est annoncée par un feu ; la voilà qui rentre enfin. Entre les trois lamaneurs, il n’y a rien d’autre que les planches du petit bateau. Un cotre et son mousse sont restés en mer.

Partager cet article
Repost0
14 novembre 2018 3 14 /11 /novembre /2018 19:00

Dans leurs têtes, tout résonne encore. Le bruit dispute aux images la primauté de l’horreur. Des images de membres arrachés, des visions d’entrailles qui s’égarent, des souvenirs de mutilations, d’atroces douleurs qui figent les visages, d’une haine sauvage et brutale qui défigure même les plus nobles des hommes. Et cette couleur rouge, partout. Le rouge s’invite sur les visages, colonise l’herbe verte, s’immisce jusqu’à l’intérieur de la bouche et sur la langue pour imprimer son goût.

 

Ils entendent encore les chocs métalliques des armures. Le grincement que l’épée fait quand, retirée du flanc ensanglanté, elle frotte encore contre les bords du plastron qui protégeait le poitrail. Les hurlements animaux des hommes qui cognent, presque aveugles qu’ils sont, et les râles infinis des hommes qui meurent. Ils entendent les ordres, les cris de ralliement, les prières soufflées par les moribonds, les exclamations jouissives de ceux qui ont échappé à la mort en offrant sur l’autel de cette dernière une autre victime.

Sauf l’honneur
Sauf l’honneur

Il y a encore les odeurs. Celle du sang, épouvantable, celle des tripes humaines et animales, qui l’est tout autant, celle de la sueur et celle de la peur, celles aussi, plus anodines, de la nature, étrangère au grand fracas humain. Les trois adolescents passent la porte d’une ville. C’est Chauvigny. Ici, ils sont en sécurité. Ici, les images, les bruits et les odeurs sont ceux qu’ils connaissent déjà, ceux qui rassurent par leur banalité. C’est ici qu’ils doivent attendre.

Sauf l’honneur
Sauf l’honneur

Ils sont hagards et ne disent rien. Leurs armes et leur entourage parlent pour eux. Aux échevins, on a annoncé les fils du roi. Les échevins se méfient : le roi a quatre fils. Devant leurs yeux, il n’y a que trois adolescents. Le quatrième est à la bataille, avec le roi, leur père. Il est peut-être mort. Les échevins acceptent cette réponse, mais ils se méfient toujours. Si l’Anglais gagnait, alors accueillir les fils du roi de France peut s’avérer un risque. On rappelle aux échevins leur loyauté due au roi.

Sauf l’honneur
Sauf l’honneur

Les trois garçons sont conduits chez l’un des notables de la ville. Ils ne parlent toujours pas, fuient les regards qui pèsent sur eux. Ils cherchent, pour le moment, à échapper à ce moment qui s’est manifesté à eux avec une violence inouïe. On dresse la table. On les débarrasse de leurs tenues. On met à leur disposition un baquet d’eau brûlante pour qu’ils lavent le sang qu’ils ont sur eux. Dans la salle commune où l’on mangera, les hérauts sont déjà interrogés sur la bataille, son sort et celui du roi.

Sauf l’honneur
Sauf l’honneur

On sert quelques plats, cuits dans l’urgence mais délicieux. Une odeur de rôti embaume la pièce et nettoie les narines des trois garçons. Une sauce épicée s’étend sur le dos d’un cygne et vient bientôt chasser le goût du sang qu’ils avaient conservé en bouche. Autour d’eux, la bataille occupe les esprits, elle est dans tous les mots. Le roi s’est battu comme un lion, dit-on. Les Anglais usent de leurs arcs, car ils ont peur du corps à corps, affirme-t-on. Les trois princes redoutent ce moment : celui où l’on s’interrogera sur les raisons de leur fuite à Chauvigny.

Sauf l’honneur
Sauf l’honneur

Ce moment vient. Les trois princes sont embarrassés. On pourrait murmurer qu’en plus de la bataille, qu’en plus de son roi, le royaume a perdu l’honneur de ses princes. Le dauphin baisse la tête. Le héraut près de lui prend la parole. C’est le roi qui a ordonné la mise à l’abri de ses fils. Le quatrième, Philippe, ne l’a pas écouté. Les trois garçons qui sont là ont obéi à un ordre royal, et à un ordre paternel. Dans la salle, on acquiesce, on loue leur sagesse. L’honneur est sauf.

Partager cet article
Repost0
30 mai 2018 3 30 /05 /mai /2018 18:00

Le guide dit : c’est l’un des exemples les plus impressionnants que l’on trouve en France. Approchez-vous, n’ayez crainte : tout a été sécurisé. Ironiquement, on pourrait dire que c’est cette catastrophe – parce que c’est une catastrophe – qui a accéléré le développement des techniques qui ont été mises en œuvre un peu partout dans le pays. Et, bien-sûr, ici-même, à Talmont-sur-Gironde. Approchez-vous, messieurs-dames. Vous ne craignez absolument rien.

Nous regardons : au fond de l’eau repose une église. On en voit le chevet, qui dépasse hors de l’eau, comme la main d’un noyé qui crierait encore au secours. On distingue, un peu partout autour de la masse du bâtiment, des blocs qui se sont désolidarisés de l’ensemble. C’est une église romane, si l’on en croit le panneau qui attend les visiteurs à l’entrée du site. Plusieurs éléments architecturaux le prouvent. Pour les voir, il faudrait plonger.

Autrefois suspendue
Autrefois suspendue

Le guide dit qu’il faut bien imaginer ce que ça pouvait être. Il parle du site avant que la falaise ne s’affaisse, avant que l’église ne tombe dans l’eau, avant que le village ne soit déserté par ses habitants par mesure de sécurité. Des rapports entiers – aujourd’hui conservés aux archives régionales – évoquaient le risque d’un effondrement plus que probable. Les autorités d’alors ont fait la sourde oreille. Le guide précise que ça arrangeait bien tout le monde, à l’époque.

Autrefois suspendue
Autrefois suspendue

Nous imaginons : les rues pleines de soleil, les fleurs qui poussent le long des murs. Ce devait être un joli havre de paix. Un endroit où passer les vacances. Un endroit hors du temps. Même durant l’hiver, le village devait conserver un peu de douceur de vivre, comme les graines d’un fruit que l’on préserve des froids terribles pour les replanter au printemps. L’église est visitée, de temps à autre, par quelques touristes. Il n’y a jamais foule. Seulement une vie perpétuelle.

Autrefois suspendue
Autrefois suspendue

Le guide insiste. Le jour où c’est arrivé, il y eut un craquement terrible. Par chance, c’était en automne, et l’église était déserte. Deux femmes, qui nettoyaient quotidiennement l’édifice, arrivaient à peine ; l’une d’elles a été emportée dans la chute. Quelques habitants sont sortis et sont venus voir. La plupart d’entre eux sont restés interdits. Bouleversés par le spectacle, ils ont mis de longues minutes à appeler les secours. Bien entendu, le corps de la femme a été retrouvé quelques heures plus tard, sans vie.

Autrefois suspendue
Autrefois suspendue

Nous méditons à propos de ce récit. Rien ne parait avoir vraiment changé. Face à nous, la Gironde scintille toujours des éclats du soleil. Une brise fraîche tempère la chaleur excessive de ce mois d’août. Quelques fleurs poussent encore, éparses, comme la mauvaise herbe dans un champ abandonné. Comme autrefois, lorsque l’église dominait alors son estuaire, juché sur lui comme une enfant sur les épaules de son père, une grande douceur règne sur les lieux.

Autrefois suspendue
Autrefois suspendue

Le guide dit que la visite est terminée, qu’il espère qu’elle nous a plu. Il nous remercie de nous être déplacés jusqu’ici, et veut bien croire que nous poursuivrons nos visites dans sa belle région. Plus au nord, nous dit-il, et si les anciens sites nous intéressent vraiment, il y a une vieille ville fortifiée par un roi-soleil. La montée des eaux a tout emporté, sauf son souvenir. Il nous invite à y aller, car la visite est instructive. Il nous souhaite enfin la bonne journée. Il sourit, et part.

Partager cet article
Repost0
19 décembre 2017 2 19 /12 /décembre /2017 19:00

Ils se faisaient face sans mot dire depuis quelques dizaines de secondes. Muets, ils l'étaient pour plusieurs raisons : la joie d'avoir trouvé un semblable nouait leurs gorges, la crainte de se perdre par un mot idiot les empêchait. Comme un miroir à trois faces, ils se dévisageaient mutuellement, examinaient leurs visages, guettaient les signes secrets que l'âme envoie. Tandis qu'ils se taisaient, un quatrième larron, inconnu d'eux tous, ivre de rire et probablement d'alcool, tapa dans le dos de l'un d'eux pour leur signifier que le temps était à l'amusement.

Ils décidèrent, sans se parler, de quitter cette taverne pourtant joyeusement éclairée. Ils déambulèrent dans les rues de Poitiers, chacun hésitant à prononcer un son, se retenant même de tousser. Ce fut le plus âgé, Jacques, qui fit le premier entendre sa voix. Il récitait un poème du latin Horace et, dans la nuit, cette langue italique avait des accents gutturaux. Une fois qu'il eut terminé, il laissa planer, quelques instants, un silence. Puis, de sa voix toujours claire, il entreprit de le leur redire, en français.

Incipit d'une constellation
Incipit d'une constellation

Les deux autres ne s'étonnèrent pas. Ils l'avaient entendu, tout à l'heure dans le bouge, clamer des vers que l'Italie leur avait appris, à eux aussi. Ainsi commença une étrange joute verbale où, respectueusement, deux hommes en écoutaient un autre qui récitait des mots de plus de mille ans. Les jours qui suivirent, les trois compères se retrouvaient : sur le banc de l'université, sur celui d'une échoppe ou simplement dans la rue. Chacun y allait de sa trouvaille littéraire, de son monument antique qu'il avait déterré.

Incipit d'une constellation
Incipit d'une constellation

Chacun donnait un peu de sa vie, en mots toujours, tremblotants ou bien forts, selon le moment. L'un avait été diplomate avant que la maladie ne le frappe. Un autre avait appris les mathématiques et la philosophie. Le troisième, enfin, orphelin en bas âge, avait fréquenté le roi et les princes. Naturellement, ils gravitaient autour des puissants, s'y rapprochant comme autour d'un bon feu en plein hiver, secrétaires des uns, valets des autres, ouvriers des fourmilières qui s'agitaient continuellement.

Incipit d'une constellation
Incipit d'une constellation

De leurs familles, importantes et respectées, ils s'en étaient servis comme d'échelles pour y monter et voir le monde d'un peu plus haut. Mais sans s'y attarder ni s'y gonfler d'orgueil, ils s'étaient, au contraire, humiliés en regardant vers le passé et en y trouvant des hommes de lettres grandioses. De ces heures passées à déchiffrer et à s'émouvoir, ils avaient retiré l'exigence du mètre et le goût du phrasé.

Incipit d'une constellation
Incipit d'une constellation

N'étant seuls que la nuit, et encore, pour une partie de celle-ci, ils se promenaient dorénavant à trois : Jacques, Pierre et Joachim, Peletier, Ronsard et du Bellay. Confrontant leurs vers et leurs rimes, ils se trouvaient parfois bloqués par l'usage d'une langue qui était leur et cependant était limitée. Un jour, l'un d'eux proposa un mot nouveau. Ainsi il s'accordait, ainsi qu'à ses compagnons, le pouvoir de créer. Ce pouvoir n'était pas futile : il permettait de mieux dire ce qui, pour eux, était sacré.

Incipit d'une constellation
Incipit d'une constellation

Au-delà des mots, leurs écrits imposaient de nouvelles réflexions. La mélancolie du temps perdu, la crainte de la beauté passée, le lien à la terre aussi, à celle des parents vieux qu'on a autrefois abandonnés, tout cela évoquait un nouveau rapport à l'homme, tout cela accordait une gravité à ce qu'ils vivaient. L'individu naissait à travers le verbe, mortel celui-là, puisque la possibilité de la perte seulement accordait de la valeur. Mais, bientôt, le temps scolaire se termina. Ils se quittèrent, se jurant qu'ils se reverraient tous une prochaine fois.

Partager cet article
Repost0
10 juillet 2017 1 10 /07 /juillet /2017 18:00

Ils lacent solidement leurs chaussures. L'odieux passage en caisse est maintenant terminé. Ils se sourient, délestés des formalités qui conditionnaient jusque là leur bonheur de l'après-midi. Ils descendent vers la rivière. Sur le quai de béton qui descend, depuis la route, jusqu'à la Charente, les embarcations colorées (une rouge, deux vertes, deux oranges, encore deux jaunes et une à la couleur indéterminée, entre prune et bordeaux) sont renversées. Ils se tournent vers le comptoir.

La jeune fille qui s'y trouve leur fait signe. Ils comprennent : prenez n'importe lequel. Ils se décident pour le rouge, sans vraiment se décider, parce qu'il faut bien en choisir un et que le temps, fatalement, leur est compté. Ils le retournent, le mettent à l'eau, y placent la grosse boîte hermétique ronde qu'on leur a prêtée pour y déposer leurs affaires. Par un hasard miraculeux, ils parviennent à monter dans l'embarcation sans chavirer. Leurs pagaies pénètrent dans l'eau. Ils naviguent.

Leur parure d'émeraude
Leur parure d'émeraude

Au début, ils peinent à trouver une trajectoire droite. A bâbord filent leurs rivaux, ces vacanciers, comme eux, qui sont sûrs de leurs gestes et éprouvent probablement du plaisir à être sur l'eau. Cependant, après quelques hésitations, le canoë - ou est-ce un kayak, quelle est la différence ? - paraît suivre une ligne invisible, et les bras eux-mêmes, et avec eux les épaules, le torse et la ceinture abdominale, semblent trouver une certaine monotonie dans leurs mouvements. Le voyage commence.

Leur parure d'émeraude
Leur parure d'émeraude

Leurs yeux, jusque-là rivés sur les mains qui tiennent les pagaies, scrutant l'eau comme une ennemie à frapper à intervalles réguliers, se libèrent un peu. Eux aussi naviguent d'une rive à l'autre, tantôt à gauche, tantôt à droite, pour y saisir des détails que l'on emportera à la fin de la balade. Tout est vert : le canot rouge dénote. La Charente est large et cernée par une masse d'arbres dont les parures bouffantes se jettent au-dessus de l'eau. Peut-être pour mieux s'y admirer.

Leur parure d'émeraude
Leur parure d'émeraude

Parfois se laissent voir les traces de la présence humaine. Dans le canoë, ou le kayak, puisqu'on y est assis, ils se demandent s'ils sont vraiment seuls ici. Ils distinguent un ponton, une grande demeure aussi où vivent probablement de chanceux châtelains. Nulle part, cependant, on n'aperçoit d'homme, de femme ou d'enfant, ni on n'entend leurs voix ou leurs cris. C'est le vent, seulement, qui, se lovant dans les feuilles des chênes et des châtaigniers, donne sa mélodie à la promenade.

Leur parure d'émeraude
Leur parure d'émeraude

Ils s'engouffrent dans un bras de la rivière. D'un coup, les rives se font plus proches : la végétation, en même temps qu'elle se fait plus menaçante, révèle aussi un luxe de détails. Encore des traces d'un passage humain : tracteur rouillé, ruines abandonnées : comme tout ceci est fugace. Le soleil parvient à percer, avec difficulté, cette armée de troncs et de branchages. Cela crée des jeux de lumière, indiquant une présence d'esprits ou bien d'anges.

Leur parure d'émeraude
Leur parure d'émeraude

Ils se sont arrêtés, ont mangé, sont repartis. Ils voguent sans parler maintenant, s'émerveillant en silence, le cœur gonflé de découvertes. Ils sont poursuivis par de petites traces lumineuses bleues et vertes qui virevoltent et disparaissent, et par une ribambelle de prophètes à huit pattes qui marchent sur l'eau. Bientôt la fin, se disent-ils. Ils se rassurent en se promettant d'y revenir. Ils imaginent d'autres rivières, d'autres petites escortes, d'autres forêts sous-marines. Ils touchent terre.

Partager cet article
Repost0

Présentation

  • : LM Voyager
  • : Récits de voyage, fictionnels ou poétiques : le voyage comme explorateur de la géographie et de l'histoire.
  • Contact

Recherche

Liens