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7 octobre 2021 4 07 /10 /octobre /2021 18:00

La soupe n’a ni meilleur goût, ni meilleur aspect. Il y en a simplement un peu plus. Quelques fèves et beaucoup d’eau ; sur un tranchoir, de l’ail frotté et des sardines grillées dans l’âtre. Pas de quoi rassasier un homme. La marmite au vieux fond brûlé reste pourtant pleine. Dans les godets, le vin tourne à l’aigre. Depuis une semaine, les lèvres restent closes. On ne mange ni ne parle ; le cœur n’y est pas. Les entrailles sont comme un paquet de linge mouillé que la bise fraîche, lentement, assèche.

La mère et le père se lèvent aux aurores. La nuit, ils l’ont passée immobiles en guettant, chacun dans son silence, l’abîme qui n’en finit pas de se creuser dans la poitrine. Ce matin, l’ail, l’huile et le pain parviennent enfin à se frayer un chemin jusqu’à l’estomac. Aux champs, la terre a été rendue dure par l’été qui n’en finit pas. La rocaille et la poussière rendent la tâche éreintante. La journée passe en bras fourbus et en dos cassés. Au crépuscule, le père et la mère repassent sous le haut portail nouveau.

Des rives proches
Des rives proches

La mer rapporte sans cesse des bouts d’écume qu’elle dépose sur la plage, et que le vent se chargera de disperser. Elle dépose aussi des branches d’arbres blanchies, et parfois même de grandes lames de bois dont on voit bien qu’elles ont été polies par une main humaine. Le père arpente la plage, le dos courbé. L’œil aguerri, il repère les coquillages et les mollusques qui, bien lavés de ce sable fin, améliorent la pitance quotidienne. Le père se redresse souvent, regarde à l’horizon. Ce n’est pas son habitude. Au large, il ne voit rien, pas même un radeau qui lui rendrait son fils.

Des rives proches
Des rives proches

Elle balaie, elle pense. Elle récure, elle pense. Le feu jaillit sous la marmite, elle l’imagine dans sa barque, bercé par la mer et son rythme. Il vient de jeter son filet, s’allonge dans son embarcation, le chapeau sur les yeux. Cinq minutes et il remontera le filet, le relancera, délivrera les poissons pêchés pour les placer dans le baquet à ses pieds. La légère brise et le demi sommeil ont empêché qu’il les entende arriver. Des idiomes étranges lui parviennent, il se redresse brusquement, des mains viriles le saisissent et l’extirpent, le réduisent au silence et au statut d’objet.

Des rives proches
Des rives proches

La mère demeure en les murs, car la mer ne lui plaît plus guère. Les créneaux des murailles la rassurent. Ils lui murmurent que des flots toujours déserts ne parviendra plus aucune autre galère. Son enfant a disparu, misère, et les embruns iodés ne sauraient que la rendre amère. Elle ne sort qu’obligée, pour ses cultures et le marché, mais elle garde la tête baissée. Elle sait qu’elle n’est pas seule, que d’autres familles ont perdu ainsi un fils, une fille, toute une lignée. Elle sait, mais elle ne saurait que leur dire. Elle ne saurait les écouter.

Des rives proches
Des rives proches

Le père et la mère ne veillent plus au soir tombé. Ils aspirent à ce que la nuit les avale. Autour d’eux, la petite cité dort. Sur les chemins de ronde, les guetteurs surveillent le chant des cigales, la brise fraîche et l’armée des étoiles. Les villageois ont préféré abandonner la mer ; les hauteurs sont plus sûres. Les barbaresques sont bons marins, mais ne sauraient attaquer les murs. Parfois, la mère s’endort ; elle rêve que les pirates la prennent. Ils l’emmènent, enchaînée, et elle débarque sur une autre terre où il l’attend. Esclave, ça lui conviendrait encore, si c’était pour être avec son enfant.

Des rives proches
Des rives proches

Souvent, le père s’éveille, le cœur en sang. Il prépare une besace, et s’en va vers la grève. Il commence de mettre à flot sa barque, quand des pêcheurs arrivent. Ils le voient sans filet, ils comprennent. Ils lui disent des mots insensés, ils promettent la vie meilleure, clament la folie que ce serait. Le père recule, les yeux brûlants. Il fixe la mer, il voudrait voir au bout, tout au bout, le rivage qui lui a arraché le cœur. Mais la mer est aveugle, mais la mer est muette ; il s’en retourne alors à sa masure, comme un mort pourtant vivant. La mère l’y attend. La soupe est prête.

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27 mars 2021 6 27 /03 /mars /2021 21:32

Pour un fort, ça ressemble beaucoup à une église. Hugues rit innocemment de son trait d’esprit, regarde les camarades hébétés à côté de lui et son rire s’éteint tranquillement, presque à regret, tandis qu’il baisse le regard vers ses chausses. A intervalles de moins en moins réguliers, un camarade se traîne jusqu’à une fenêtre, arme son fusil et lâche un avertissement sonore. Nous sommes toujours là. Nous ne nous rendrons pas.

Vincent prend son tour. Il essaie de viser un uniforme bleu, mais ses mains tremblent, alors le coup part sans probabilité aucune de réussite. Il a quand même le courage de lever la tête, de risquer un œil sur le champ de bataille. Pour un champ de bataille, ça ressemble fort à une ville, mais Vincent n’ose pas soumettre son imitation d’Hugues à l’approbation rieuse de ses camarades. Du côté ennemi, il ne perçoit aucun gémissement qui signifierait que son tir a fait mouche. Tout vrille soudainement.

Sous bonne garde
Sous bonne garde

Des morceaux de plafonds et des éclats de verre pleuvent dans le hall de la préfecture. L’occupant officiel des lieux pourrait s’en offusquer, mais Vincent, Hugues et trente autres l’ont fait prisonnier quelques jours auparavant. Ils ont établi là le quartier général d’une vie nouvelle qu’ils ont baptisée Commune. Ils rêvaient de rapports fraternels entre les hommes, et se terrent à cet instant comme des bêtes traquées. Leur bannière rouge exaltait, la semaine précédente, le courage de leurs opinions. Le rouge de leur sang excite maintenant la fureur de ceux qui les chassent.

Sous bonne garde
Sous bonne garde

Sitôt que le bombardement cesse, la peur fait entendre ses multiples voix. Elle crie, elle pleure, elle profère des insultes. Il tombe pourtant des obus depuis la veille. C’est à croire qu’on ne peut jamais s’habituer à ce que quelqu’un cherche à vous tuer. D’un bloc de pierre écrasé au sol dépassent un demi-torse et une paire de jambes terminée par des godillots, grâce auxquels on reconnaît Étienne, un manœuvre du port. Nul n’a la force, ni le courage, de découvrir son visage.

Sous bonne garde

Un silence pesant isole les uns et les autres. Le corps révolutionnaire écrasé semble à tous une annonciation funèbre, apportée par un ange au visage décharné et déjà dévoré par une mort certaine. D’aucuns en appellent aux soldats avec lesquels on a fraternisé, les jours précédents, chacun partageant la condition de l’autre : les mêmes parents, la même pauvreté, la même soumission aux ordres. Nul ne sait que les soldats en question ont été arrêtés, et que la poudre sera bientôt la dernière odeur qu’ils sentiront.

Sous bonne garde
Sous bonne garde

Vincent est demeuré près de la fenêtre. De nouveau, il entend la bouche du canon vomir son affreuse promesse. Celle-là est pour l’hôtel de ville. Les camarades qui s’y trouvent, sans doute, luttent encore. Albert, qui tâche d’extirper de son mollet un long morceau de verre effilé, lève le poing et la voix vers le dehors. Il maudit la basilique auprès de laquelle la troupe s’est installée. Elle ne garde pas les Marseillais, éructe-t-il ; elle garde le bon ordre bourgeois.

Sous bonne garde
Sous bonne garde

Très tranquillement, Hugues s’est levé. Interdits, les camarades le regardent et l’écoutent annoncer qu’il s’en va de ce guêpier. Il sera plus utile ailleurs, à user des mots et de sa verve pour prolonger la lutte. Il connaît les ruelles de la ville, et des caves où se cacher quelques jours. Deux camarades se lèvent, demandent à venir avec lui, et il accepte. Comme si de rien n’était, ils s’en vont. Le cadavre de la lutte commence à puer.

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21 septembre 2020 1 21 /09 /septembre /2020 18:00

A tout bien considérer, le risque n’est pas si grand : mourir, c’est avancer l’inéluctable. Évidemment, la mort ne serait pas douce : l’occupant ne saurait pas comment faire. Être pris, c’est donc l’assurance de mourir. Avant cela, il faut s’attendre à souffrir : subir la gégène, entrevoir la noyade, se voir arracher les ongles et sa dignité. Alias André sait tout cela, et il y pense avec d’autant plus d’obsession que, le soir même, il doit partir. En ces temps troubles, tout comportement de la sorte est suspect. Et, pour l’occupant, être suspect signifie être coupable. La guerre interdit la recherche de la vérité.

Le lendemain soir, si tout se passe bien, alias André se trouvera de l’autre côté de la Méditerranée, dans la casbah. Il en parcourra les ruelles, après avoir, dans la matinée, rendu compte de sa mission au quartier général. Il lira, ou plutôt non, il récitera son compte-rendu, car il connaît par cœur les positions de l’ennemi, les maisons amies et les maisons ennemies, les conditions météorologiques, les plages où débarquer serait aisé. Déloger l’occupant n’est pas une mince affaire. Il y aura des morts, pour sûr, mais il faudrait qu’ils soient plus nombreux du côté de l’ennemi. Avant cela, alias André doit réussir à s’échapper de son propre pays.

Maure en sursis
Maure en sursis

Encore deux heures avant que la nuit ne tombe. Dans son garni, alias André ne tient plus. Il voudrait se lever de son lit, prendre sa veste, car les soirées d’avril peuvent être fraîches, même en Provence, et aller se promener dans les rues du village. Seulement, il n’en fait rien, et reste allongé, une cigarette en bouche, qui se consume et commence à l’étouffer tout à fait. Alias André se lève, va ouvrir sa fenêtre. Il entend Alexandre, le bistrotier d’en bas, qui, en sortant de son établissement, conclut une plaisanterie qu’il a débutée à l’intérieur de celui-ci. Alias André ne voit pas les clients destinataires de la remarque, mais il les imagine hilares, car Alexandre a le sens de la formule et de l’à-propos.

Maure en sursis
Maure en sursis

Comme il a envie de descendre, de se mettre au zinc et de commander un petit blanc qu’il descendrait, en prenant son temps, à petites lampées, en riant des blagues de ses voisins. Alias André ne comprendrait pas tout à ces discussions animées, roucoulées en provençal, lui le gars du nord, mais il saisirait la bonhomie, la musique, la gaieté. Seulement, il reste à la fenêtre, et les volutes de fumée de sa cigarette s’évadent aussitôt formés. Alias André essaie de regarder par-dessus la maison d’en face, il devine la mer toute proche, sur laquelle l’attendront des marins, cette nuit.

Maure en sursis

Peut-être y a-t-il une possibilité qu’on vienne le chercher en sous-marin, songe-t-il soudain. Une vedette est bruyante, elle serait vite repérée. Un sous-marin, qui sait où ça se trouve, même les radars peuvent se tromper, d’ailleurs ce mode de transport a déjà été utilisé pour les agents qui, comme alias André, détenaient des informations capitales. Lui, en tout cas, doit aller en mer, affronter les vaguelettes qui, pour ce gars de la campagne, sont d’immenses défis. Il savoure à l’avance la sensation, étrange pour cette époque, de liberté pleine et pure qu’il éprouvera en arpentant les rues d’Alger pour descendre vers le port. C’est pour cela qu’il doit absolument partir, ce soir.

Maure en sursis
Maure en sursis

Le jour a vraiment baissé, désormais. C’est l’heure, se dit alias André, et il prend sa besace où sont les documents compilés ces dernières semaines, sa casquette et son veston. Il sort de son garni. De tous les villages où il a dû séjourner dans le cadre de ses missions, Ramatuelle est l’un des plus agréables. Les crépis orangés y côtoient des façades dorées, rencontrent çà et là un volet bleu ; les tuiles rouges répondent au vert des massifs forestiers environnants ; il y a là un silence qui n’est pas un silence, qui est fait du souffle du vent, de la stridulation des cigales et du claquement des pas sur les pavés secs. Alias André se dirige vers le rivage. Ce matin, il y a amarré une barque.

Maure en sursis
Maure en sursis

A peine dépassé le panneau routier sur la départementale, deux gendarmes arrêtent alias André. Il leur assure qu’il va pêcher le pageot. La nuit, on a parfois des pêches miraculeuses. A défaut, il rapportera de la daurade. Les gendarmes ne s’étonnent pas de son accent pointu, et le laissent repartir. Le clair de lune facilite les opérations. Alias André est bientôt en mer. Après quelques coups de rame, il est au large. Une masse noire a émergé des eaux. Alias André entend l’écoutille qui s’ouvre. Il prend le temps de regarder derrière lui. Quelques maisons sont éclairées à Ramatuelle. Il semble, à Alias André, entendre le rire sonore du bistrotier.

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6 mars 2020 5 06 /03 /mars /2020 19:00

La vieille femme est presque aveugle. Sur son visage, la peau semble se contracter inéluctablement : les années marquent ainsi leur empreinte. Personne ne connaît son âge, pas même elle. Le souvenir de sa tendre enfance s’étiole, celui de sa vie de jeune femme également. De tous ceux qui l’entourent à présent, aucun ne l’a connue autrement que comme cela : brisée par la vie, incroyablement faible en apparence et pourtant encore vaillante.

Elle murmure habituellement et ne parle clairement que d’une seule chose. Au temps de sa jeunesse, un jeune berger était venu sur les bords du fleuve. Il était jeune, et beau, et disait être venu pour accomplir une grande tâche. Elle n’avait d’yeux que pour lui, lui ne voyait que son pont à construire. Il avait convaincu l’évêque, et avait lancé la première pierre. Celle-ci avait flotté : c’était un premier miracle.

Sans raison d’être
Sans raison d’être

Peu à peu, des hommes et des femmes étaient venus le voir. Le berger travaillait avec acharnement. Il apportait des pierres sur son chantier, qu’il taillait puis qu’il plaçait, savamment, comme si, en lui, vivaient le maître d’œuvre et l’ouvrier. Les muscles nus de son corps ployaient sous l’effort et le corps maigre, ainsi, déployait une force colossale. Un jour, d’autres bras vinrent l’aider dans son labeur, d’autres mains se pressèrent pour, à leur tour, porter, tailler et bâtir.

Sans raison d’être
Sans raison d’être

Comme il voyait son entreprise rassembler tous ces nouveaux serviteurs, comme, également, le besoin de pierres se faisait constamment ressentir, le jeune berger partit. Il déclara simplement qu’il irait mendier pour que leur bonne œuvre domine un jour le fleuve et réunisse les deux rives. Durant plusieurs mois, des rumeurs parvinrent en Avignon. Un nouveau-né, que la mort voulait emporter, avait soudainement ouvert les yeux et réclamé à manger ; un pauvre, se réveillant à l’aurore, avait découvert dans sa manche élimée une bourse bien remplie ; un vieil aveugle avait recouvré la vue.

Sans raison d’être
Sans raison d’être

Tout cela, la foule qui, en Avignon, construisait le pont, l’attribuait au jeune berger. Pour le différencier de ses illustres aînés, on le qualifia de petit : Benoît devint Bénézet. Lorsqu’il revint au chantier, il ne fit nulle mention de ses honorables actions. Son périple l’avait usé, au point qu’il ne pouvait plus guère travailler. Cependant, le pont se trouva bientôt terminé. Des pleurs de joie célébrèrent la fin du labeur. La voix qui avait guidé le jeune berger avait été satisfaite. Lui, seul dans son silence, entouré par la fête, mourut.

Sans raison d’être
Sans raison d’être

Il n’était plus, mais il survécut tout de même. Les témoignages de sa vertu affluaient si fortement que de vénérables oreilles les entendirent. On proclama saint le jeune berger. Son pont, son œuvre, offrait aux hommes un lien visible, solide, mastodontique, qui vivrait au-delà d’eux. Parmi les premiers compagnons du pâtre, son amoureuse dévouée reçut la nouvelle de la sanctification comme une consolation ; il ne l’avait pas aimée, car il ne l’avait pas vue et pourtant, il l’avait aimée car telle était sa nature. Elle lui jura fidélité.

Sans raison d’être
Sans raison d’être

Les années passèrent. Elle conserva son souvenir, en même temps que la vie, par-delà les existences de tous ceux qu’elle avait connus. Elle vécut près du pont, sur lequel, en réalité, ne pouvaient point passer les marchandises, à cause d’un défaut de conception. Cependant, l’ouvrage était bien utile, car il contrôlait tous les passages sur le fleuve. Ce dernier, un jour, gonfla cependant si fort qu’il emporta plusieurs piles ; ainsi le pont qu’un saint avait bâti disparut sous les flots. On soutint rapidement que c’était la preuve d’une colère divine. Le cœur de la vieille femme se serra ; elle avait donc été ignorée d’un homme sans qualité.

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2 septembre 2019 1 02 /09 /septembre /2019 18:00

Le capitaine du Grand Saint-Antoine regarde fixement devant lui. Sur les quais, la précieuse marchandise est déchargée. Pareils à des fourmis, les portefaix montent et descendent du bateau, les bras et le dos chargés de caisses contenant soieries, épices et tissus rehaussés les uns de fils d’or, les autres de pierres précieuses. Tout cela vient d’Orient. Tout cela va à Beaucaire, où doit se tenir d’ici à deux mois une foire à laquelle se pressera toute la Provence. Rien ne doit gêner les affaires.

Le capitaine attend dans le petit bureau de l’intendant. La fenêtre est ouverte mais aucun brin de vent ne vient rafraîchir l’atmosphère. De grosses gouttes de sueur perlent au front du capitaine. C’est pour cela qu’il préfère la mer. Sur l’eau, la journée peut bien être torride, il y a toujours une brise pour apaiser les corps. L’intendant arrive enfin. Il salue le capitaine et se dirige vers la fenêtre. Les portefaix s’activent toujours. La bonne nouvelle parviendra aux oreilles des échevins.

Douleur orientale
Douleur orientale

L’intendant se retourne vers le capitaine. Pinçant les lèvres dans un étrange sourire, il hausse les sourcils, manière de dire que l’attente est enfin terminée. Quelle histoire, tout de même ! Le capitaine ne cille pas. L’intendant s’effondre dans sa chaise. Il regarde le capitaine d’un air désolé et libère un flot de paroles que jusqu’ici, il devait contenir. La marchandise n’a pas l’air abîmée, Dieu merci, et elle devrait trouver facilement preneur. Ça a été un sacré coup de chaud.

Douleur orientale
Douleur orientale

L’intendant espère que la cargaison plus ordinaire tiendra aussi bien dans les jours à venir. C’est que, pour le moment, il n’y a que les marchandises coûteuses que l’on débarque. A ce moment, un jeune messager frappe puis entre dans le bureau. Il donne une lettre à l’intendant puis disparaît. L’intendant plisse les yeux puis regarde aussitôt vers le capitaine, la mine réjouie. Tout cela devrait rentrer dans l’ordre dans les prochains jours. On déchargera le reste au plus tard d’ici la fin de la semaine. Mais, tout de même, que cela a été long !

Douleur orientale
Douleur orientale

Le Grand Saint-Antoine est revenu d’Orient en passant par Livourne. Arrivé près de Marseille, il a du repartir vers le port italien pour obtenir des patentes nettes. Le bateau ayant été déclaré sain, il est revenu vers son port d’attache. Tant de complications pour quelques morts malheureuses. Le capitaine corrige immédiatement : neuf. Neuf morts, livrés aux fonds océaniques, et un de plus la veille, tandis que l’équipage attendait au mouillage de Pomègues, l’une des îles du Frioul. L’intendant proteste : il ne voulait pas se montrer si léger.

Douleur orientale
Douleur orientale

Le capitaine insiste. De toute sa carrière, il n’a jamais connu un voyage aussi funeste. Qui sait si ce n’est pas le Mal qui, caché entre les plis des tissus, pose le pied dans le royaume ? L’intendant ne veut guère entendre parler de cela. Des malades en mer, il y en a toujours eu et lui-même, lorsqu’il était jeune marin, a du lancer par-dessus bord l’un de ses amis dont on ne savait vraiment s’il était mort. Les échevins ont donné leur accord pour que le Grand Saint-Antoine soit vidé. Ils ne sont ni assez fous, ni assez cupides pour se moquer de la vie des Marseillais.

Douleur orientale
Douleur orientale

Le capitaine ne sait plus quoi penser. Dans tous les ports de la Méditerranée, on lui a donné des patentes pour qu’il puisse voyager. Pour sûr, les échevins connaissent leur affaire. Le bureau de santé lui-même n’a pas trouvé à redire. Et qu’importe que les uns aient des intérêts financiers dans le Grand Saint-Antoine, ou que les autres aient examiné la situation un peu rapidement. La quarantaine aurait été difficile à supporter pour le capitaine et pour ses hommes. Dans quelques heures, il pourra lui aussi débarquer. Il aura alors toute liberté pour profiter de la ville et de ses attraits.

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28 février 2019 4 28 /02 /février /2019 21:52

Le soleil avait maintenant totalement disparu. Ibrahim se tourna vers l’est pour dire al-maghrib, la prière du coucher du soleil. Une lueur rouge embrasait le ciel mais Ibrahim, les yeux fermés, psalmodiant sa soumission au Très Haut depuis le takbir jusqu’aux rakats, ne voyait rien de cette beauté. Puis il s’inclina, releva la tête, se prosterna deux fois et, ouvrant les yeux, constatant que la lueur rouge avait maintenant disparue, se releva.

 

Il rejoignait maintenant sa maison, ou plutôt celle de ses hôtes, qu’il quitterait le lendemain. On verrait alors les pavillons battre à nouveau au rythme du vent, et de nouveau les corps sentiraient les roulements des vagues sous la coque des bateaux. La terre ferme était bonne pour les mois d’hiver, certes ; encore fallait-il que cette terre soit celle d’Ibrahim. En réalité, l’hivernage à Toulon avait pesé sur tous et lui, comme ses compagnons, avait hâte de rentrer.

Ailleurs chez soi
Ailleurs chez soi

Devant la porte de la maison, Ibrahim dut frapper à la porte. Ici comme ailleurs, on redoutait les visites intempestives, de celles qui vous privent du repas d’un soir ou d’un poignard finement décoré obtenu lors du partage d’un butin. Ses compagnons le reconnurent et lui ouvrirent. Ils étaient un peu moins de dix à partager cette demeure modeste. L’année précédente, elle appartenait encore à des artisans toulonnais. Pour accueillir l’armée de Barberousse, ils en avaient été chassés.

Ailleurs chez soi
Ailleurs chez soi

Kayr al-Dhin l’avait lui-même admis : le roi de France les avait bien accueillis. Pour ménager l’allié qui venait de la Sublime Porte, les Toulonnais, à l’exception d’une poignée de chefs de familles, avaient été priés (certains avaient dit : contraints) de quitter leurs pénates afin que ces marins aguerris et terrifiants eussent un toit sous lequel s’abriter. Qu’importaient les promesses que François leur avait faites : elles ne regardaient pas la flotte ottomane. Dans la demeure de ces fantômes, qui, bientôt, reviendraient, Ibrahim n’avait touché à rien.

Ailleurs chez soi
Ailleurs chez soi

Le repas était prêt, identique ou presque, à ceux de tous les autres jours. Quelques légumes bouillis, de maigres poissons et un soupçon d’épices, denrée que l’on ménageait, constituaient la pitance. Avec Mokhtar, Rachid, Ali et les autres, Ibrahim avait partagé aussi des batailles. Nice, Barcelone, San Remo avaient reçu leurs visites tonnantes et aiguisées. Entre Ali et Mokhtar, Yacub manquait. Au cours d’un accrochage en mer, un Espagnol l’avait transpercé de part en part, et l’on avait délesté le navire de sa morbide présence après l’affrontement.

La nuit était désormais tombée. Autour de la tablée, éclairée des restes d’une bougie maintes fois brûlée, ces hommes, ces marins, restaient silencieux. Sans doute goûtaient-ils ce sentiment étrange d’avoir recréé, loin de leurs attaches, loin de leurs familles, loin de leurs habitudes, un port identique à Constantinople ou à Alger, une ville où ils se sentaient chez eux. Nul n’eut l’audace d’aller se coucher le premier ; au contraire, la nuit fut le prétexte pour se souvenir de tous les moments ici vécus.

Ailleurs chez soi
Ailleurs chez soi

A l’aube, une pâle lumière illumina la rade de Toulon. Comme si c’était l’Orient, des voix s’élevèrent pour saluer le jour nouveau. Ibrahim, avec les autres, récitait al-fajir, les yeux fermés et les mains ouvertes. Bientôt, la ville fourmilla de trente mille hommes en mouvement. Puis, les premiers navires partirent et la cité parut, jusqu’aux retours timides de ses habitants, frappée d’une apocalypse qui, pourtant, la sublimait. Car, rendue à son état minéral, elle goûtait pour la première fois aux délices de la tranquillité.

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28 août 2018 2 28 /08 /août /2018 18:00

Habituellement, les après-midi étaient splendides. Celui-ci ne dérogeait pas à la règle. Passer l’hiver ici constituait une sorte de refuge. Contre le froid. Contre les mauvaises pensées. Liégeard l’avait toujours entendu ainsi. A l’été les campagnes vigneronnes et la quiétude du monde paysan ; à l’automne et au printemps la vie fourmillante de Paris, ses larges avenues et ses nombreux amis. A l’hiver revenaient donc la Riviera et sa plus grande richesse : son climat.

Cela faisait à peine quelques jours qu’il était arrivé. Un ami lui avait laissé une lettre dans sa maison cannoise. Il l’invitait à le rejoindre à Hyères pour, ensemble, évoquer la vie parisienne de l’année passée et s’enhardir sur les événements de la saison future. Liégeard ne comptait pas ses jours : il se laissa aisément convaincre. Il en profita pour conter son voyage de l’hiver précédent, le long de la côte, jusqu’à Menton et au-delà, en Italie. Se souvenir lui avait donné envie d’écrire.

Pour la postérité
Pour la postérité

Sur le large balcon de la villa amicale, Liégeard fit installer une petite table de jardin ainsi qu’une chaise bien confortable. Il se levait tardivement mais, si le temps le permettait, il demeurait là jusqu’à une heure avancée de l’après-midi, dédaignant le déjeuner, concentré sur un cahier de papier jaune dont il noircissait les pages. L’ami de Liégeard connaissait son caractère et ses façons ; ainsi il le laissait en paix, car il savait que, le soir venu, ils débattraient ensemble de ces lignes qui les avaient séparés.

Pour la postérité
Pour la postérité

Depuis plusieurs jours, Liégeard réfléchissait ardemment. Il fréquentait la Riviera depuis quelques années. La première année, il avait été émerveillé par ce que lui faisait alors découvrir son épouse, dont la famille possédait quelque propriété dans les environs. Mais aux belles choses, et aux belles régions, il faut un nom qui lui correspond. C’était là sa conviction. Or, le mot de Riviera le renvoyait, pour sa part, à la côte sud de la perfide Albion. Autrefois, il avait visité les immenses côtes de calcaire qu’on trouvait de l’autre côté de la Manche. Sans vouloir faire de pinaillerie, il refusait qu’un même nom s’applique aux deux littoraux : c’était là une bêtise autant qu’une infamie.

Pour la postérité
Pour la postérité

Durant son enfance, Liégeard avait souvent impressionné ses jeunes camarades. A peu de frais, d’ailleurs, s’amusait-il. L’enfant de la campagne devenu un adolescent de Versailles jetait, l’air de rien, qu’il venait de la côte d’or. Certains maugréaient toujours qu’il ne s’agissait que du nom d’un département. Heureusement, il y en avait qui s’interrogeaient sur l’étymologie du mot. La côte, c’était entendu : les pères en dégustaient de fameuses lors de dîners. Mais l’or ! De quelque manière que ce fut, il fallait qu’il y en eût. Mais Liégeard, alors, se taisait. Le charme avait opéré.

Pour la postérité
Pour la postérité

Animé par un besoin de réfléchir, et probablement aussi de rêver, Liégeard sortit toute une après-midi. Il se promena dans Hyères. Dans la vieille ville, on croisait aussi bien des artisans méticuleux que des têtes que l’on avait déjà croisées, là-bas dans la capitale, lors de réceptions ou de repas copieux. La douceur de la journée ne trouvait rien pour la contester. Les façades des maisons faisaient un camaïeu admirable qui célébrait la vie et ceux qui en profitaient ici. Liégeard voulut monter au château.

Pour la postérité
Pour la postérité

C’était une ruine. Une preuve que les lieux n’avaient pas été paisibles de tout temps, et que l’on avait bataillé ici aussi sûrement que dans le nord du pays. De ce sommet qui surplombait la ville, on voyait la ligne bleue de la mer et, même, les îles qui y mouillaient dans une torpeur prospère. C’est là que Liégeard s’aperçut qu’il avait oublié son carnet. Il y notait tout, jusqu’à la plus imbécile idée. Là, sur la crête, avait jailli celle qui ferait sa prospérité. Ce rivage merveilleux, où la mer, où le ciel, tout était pur : cet olympe terrestre, c’était la côte d’azur.

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7 mars 2018 3 07 /03 /mars /2018 19:00

Jamais le señor Bouchard n’aurait cru Guillermo capable de pareille chose. Gisant dans son sang, il éprouvait une douleur terrible à l’abdomen. Y portant les mains, il sentit dans le creux de ses paumes et au bout de ses doigts une sorte de tube chaud et gélatineux, qu’il sut immédiatement être ses entrailles. Le señor Bouchard essaya d’appeler à l’aide mais du sang obstrua soudainement sa gorge et il commença à s’étouffer.

Avec peine, il gardait les yeux ouverts et, bientôt, il eut ses premières visions. Il revoyait la mer. Une mer bleue, et calme, et sur laquelle un soleil irradiant projetait des milliers d’éclats dorés, signaux superbes qui annonçaient pourtant le danger des flots. Cette mer, c’était chez lui. Il pensait : chez moi, et il pensait à l’Argentine. Puis il se souvint. Chez moi : en Provence. Chez mes parents, à Bormes.

En fin de course
En fin de course

Les souvenirs affluaient : la jeunesse sur les bateaux de pêche, les premiers rayons du soleil, à l’aube, qui réchauffaient les corps tandis que l’on essaie de deviner la position des bancs de poisson. Le señor Bouchard s’était ensuite engagé dans la Marine, avait bourlingué sur d’autres mers, avait connu intimement la Méditerranée, l’Atlantique et la Manche, et encore la mer des Caraïbes, et celle des Sargasses.

En fin de course
En fin de course

Il avait fait escale dans des ports où son accent intriguait. Aussi, il avait vu des mers grises comme le ciel. Il avait vu des îles merveilleuses dont la terre et les arbres donnaient des fruits délicieux. Dans d’autres ports, il parlait pour les autres une langue étrange et son accent, comme ses mots, ne voulaient plus rien dire. Naturellement, il avait aussi combattu.

En fin de course
En fin de course

D’abord le sang anglais puis le sang espagnol s’étaient mêlés à l’eau saline en même temps que le sien, français, avait épousé celui d’une Argentine. Il revoyait maintenant ses premières amies, fugaces amours, avec lesquelles il se cachait au creux des rues et des maisons colorées. En ce temps-là, il parcourait son tendre village, centre du monde, entre saint Trophyme et saint François, ne songeant à quitter ni ses ruelles escarpées, ni son vieux château ruiné, ni l’énorme massif forestier qui l’entourait.

En fin de course
En fin de course

D’une révolution à une autre, ses idéaux n’avaient pas changé. De sa première patrie, il n’avait gardé que le bleu et le blanc, délaissant le rouge dont son poitrail était présentement maculé. De la guerre à laquelle il avait consacré sa vie, il avait retiré gloire, honneur et fortune. Il avait espéré se retirer en paix dans sa sucrerie. Las, sa position de moribond témoignait de son échec et son assassinat par l’un de ses gens devenait une marque d’infamie.

En fin de course
En fin de course

Le señor Bouchard mourait. Loin de son pays, il se vidait de son sang. Une dernière fois, Bormes lui apparut. La même image, toujours, le hantait : de retour de la pêche avec son père, arrêtés tous deux à l’ombre de l’église et d’un vieil arbre, les deux hommes scrutaient les affaires qui se faisaient dans la rue. Le sang du señor continuait de couler. Il était trop tard pour les regrets.

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2 octobre 2017 1 02 /10 /octobre /2017 18:00

Le bras était bloqué dans un repli de la chemise. D'un habile mouvement le vieil homme se dégagea et, enfin, sa main sortit du vêtement immaculé. Il boutonna sa chemise puis rentra celle-ci dans son pantalon, noir pour l'élégance, et maintenu par une ceinture de cuir, noire elle aussi, à la boucle aux reflets d'argent. Il mit sa veste - plus difficilement car elle était rigide - et se dirigea vers la salle de bain. Sur le lavabo, crèmes et lotions l'attendaient.

Il commença par ses cheveux. Malgré ses quatre-vingt trois printemps, il avait conservé une chevelure abondante dont la blancheur illuminait les costumes sombres. D'un geste sûr : ce geste qu'ont les minots quand ils se préparent à sortir, il plaqua sa tignasse en arrière puis, par retouches minutieuses successives, il corrigea les menus défauts. Il appliqua ensuite une crème sur son visage et veilla à ce qu'elle pénètre bien les pores, comme cela était indiqué sur le flocon.

Le vieux beau
Le vieux beau

Soigneusement, il ferma à clé derrière lui la porte de son trois pièces qu'il occupait depuis le décès de son épouse. Puis, dédaignant le service de l'ascenseur, il préféra les marches de l'escalier qu'il descendit en se tenant à la rambarde. Enfin dehors, il ajusta ses lunettes de soleil (il avait toujours eu une bonne vue) et commença à descendre la rue en direction du Vieux Port. Le soleil lui chauffait agréablement le dos et les mains qu'il veillait à ne pas glisser dans les poches.

Le vieux beau
Le vieux beau

C'était son plaisir au quotidien : constater que son panier natal était toujours bien garni. Passant devant les anciennes devantures, il saluait les propriétaires, connaissances de vingt ou de trente ans, dont il se souvenait parfois les avoir vus à peine sortis du berceau. Les nouveaux commerçants, Marseillais aussi mais d'autres quartiers, parfois compatriotes seulement, ayant découvert la plus belle ville du monde comme il aimait à le dire, qui installaient là leurs affaires, ils les visitaient selon son envie et ses besoins mais toujours avec un sourire et un mot pour se présenter.

Le vieux beau
Le vieux beau

Parvenu sur le port, il obliqua sur la droite : vers la mer, la grande bleue, la dame éternelle qui avait accompagné sa vie. Il se souvenait bien de ses jeunes années de mousse et de marin quand, levé aux aurores, il ramenait des filets de son patron des sardines et des rascasses. Il passait devant les vendeurs de savon devant lesquels s'attroupaient toujours, c'était surprenant, des touristes probablement en mal de propreté.

Le vieux beau
Le vieux beau

En passant sous la tour du roi René, un vent frais lui caressa le corps. Aux dames qui le regardaient et murmuraient un timide bonjour (leurs yeux, pourtant, disaient autre chose), le vieil homme répondait en dévoilant ses belles dents blanches et par un bonjour à la fois affirmé mais non pas brutal. Mais bien plus que la gent féminine, c'était ce fort qu'il venait voir. Saint-Jean avait été le phare de sa jeunesse, son repère de marin, son lieu de promenade d'homme mûr. Il le fréquentait comme un enfant : toujours étonné des possibilités qu'offrent les recoins et les alcôves cachés, à ceci près que ses cris de joie étaient intérieurs et qu'il n'osait plus courir dans les escaliers.

Le vieux beau
Le vieux beau

Quand il avait appris le chantier prévu, il avait ouvert de grands yeux. Aujourd'hui, il admirait ce que le petit - c'est le surnom qu'il avait donné à l'architecte - avait réalisé. Comme lui, le fort était un vieil homme. Comme lui, il se refusait à mourir (l'idée même était absurde). Alors, si de grands esprits et des petites mains pouvaient lui rendre son lustre, comme lui tous les matins prenait un soin particulier à sa mise, ça n'était pas du luxe. Sur eux la laideur n'avait pas de prise.

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5 mai 2017 5 05 /05 /mai /2017 18:00

A l’angle du cours Belsunce et de la Canebière, deux cacous barjaquent. Entre collègues, ils se vantent et se narguent, évoquent les filles qui ont hanté leur dernière nuit. Chacun conte ses exploits, parfois réels, souvent imaginés, et chacun veut surpasser l’autre dans son récit, inventant de nouvelles façons de plaire. Les vieux ricanent sur leur banc. Ils se disent : écoute les faire le James, ils n’en ont pas fait la moitié … Que veux-tu ? C’est le cagnard qui leur cogne sur la tête.

Les deux jeunes hommes tracent leur route, ignorant les deux aïeux qui ont l’âge d’avoir accompagné Marius à son bateau. Marchant tranquillement mais avec assurance, ils passent devant les grands magasins et les petites épiceries où se pressent les familles, impatientes d’acheter le goûter ou bien le lait pour le caganis et l’aîné. Plutôt que d’aller au pégal, ils vont chercher là leur société et leur régal.

Clichés
Clichés

Sur la Canebière, les deux compères croisent aussi des boumians, l’air égaré et l’habit misérable, tendant la main pour cueillir la pièce. Autour d’eux, la rue pétarade de klaxons aussi inutiles que rageurs et de crépitements de moteurs. Les scooters zigzaguent, débouchent des rues sans crier gare, s’engagent dans des passages pourtant interdits. Plus ils vont, et plus le Vieux Port se découvre.

Clichés
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Le Vieux Port : le rendez-vous des fadas et des cagoles, pas forcément mélangés d’ailleurs, un oaï pas possible de gens en tous genres, photographiés par des touristes qui sont à dache et en recherche d’une bonne table où déguster une bouillabaisse. Les navettes maritimes pleines partent pour les îles du large ou pour le large lui-même, terrasse attractive qui tangue et qui donne sur les origines de la cité.

Clichés
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Assis à la terrasse, nos deux garçons partagent un café. Autour, quelques pastagas sont servis, une dose pour sept, eau fraîche, car l’heure de l’apéritif a, pour certains, déjà sonné. L’un des deux arrête de jacter, sort son téléphone, appelle un troisième larron. Celui-ci répond qu’il ne peut pas venir, coincé qu’il est dans son appartement du cours Julien, sa pitchoune est malade, c’est la scoumoune en ce moment. L’autre raccroche, et rigole : eux ne se sont pas faits estampés par le piège de la paternité.

Clichés
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Quel monde encore, en ce beau jour baigné de soleil, comme à l’habitude, une après-midi à faire le pénéquet dans un parc ou chez soi, et ça défile, ça défile, devant l’hôtel de ville et l’église des Augustins. C’est un spectacle en soi que de voir ces foules se presser ici, auprès des eaux bleues où flottent les pointus et les sacs en plastique, les habitués et les nouveaux arrivés issant de la bouche du métro.

Clichés
Clichés

Ils continuent de parler, ces deux complices, loin des pêcheurs qui exposent tous les trésors de leur mer attrapés par les palengres : la rascasse, le saint-pierre, la vive, le grondin, le congre et le merlan. Le gabian veille. Les papets viennent y faire leurs emplettes tandis que les chourmos de gamins, qui craignent dégun, se bouchent le nez. Les petits maillots bleu ciel et blanc vont leur chemin sous l’œil de la Bonne Mère, éblouis par les scintillements de la belle mer.

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  • : Récits de voyage, fictionnels ou poétiques : le voyage comme explorateur de la géographie et de l'histoire.
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