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25 octobre 2021 1 25 /10 /octobre /2021 18:00

L’impluvium était encore plein des dernières pluies. Caïus Domitius y plongea la main tandis qu’une jeune fille brune à la peau bronzée vint y remplir un broc. Épirote, demanda Caïus, qui promenait son regard des épaules jusqu’aux hanches qu’une robe ocre laissait deviner. Caïus entendit rire derrière lui. Lucius Lucterius précisa que la fille était Syriaque, puis aussitôt il ajouta qu’il était heureux de recevoir Caïus. De grandes choses avaient été décidées par l’empereur Claude. Lucius était impatient d’en parler.

Lucius précéda Caïus vers le triclinium. Pour Lucius, les affaires marchaient bien. Il expédiait, via le Rhône vers le sud et via la Saône vers le nord, des tonneaux d’un vin léger et bon marché qui faisait le bonheur des classes laborieuses. Il vendait une partie de sa production de céréales aux légions postées en Germanie. Enfin, il louait l’ensemble des échoppes qui, ouvertes sur la rue, des deux côtés du vestibule d’entrée, composaient le rez-de-chaussée de la villa.

A la table des grands
A la table des grands

Lucius indiqua à Caïus le lit central. Autour de la table, les esclaves s’affairaient ; ils y déposèrent un plat de bouillie de céréales, arrosé d’huile d’olive et parsemé de morceaux de fromage de chèvre. L’allusion était claire pour Caïus, qui sourit. Le plat était très apprécié sur l’Aventin ; le servir revenait à affirmer sa romanité. Les esclaves débarrassèrent cependant rapidement, et apportèrent d’autres plats, davantage adaptés aux palais des convives. Des faisans et des bécasses firent leur entrée. Des figues fraîches accompagnaient le pain.

A la table des grands
A la table des grands

À la demande de leur maître, les esclaves de la maison apportèrent deux belles plaques de bronze, qu’ils tendirent à Caïus. Y était gravé un discours de Claude au sénat romain. C’était un mélange de glorification personnelle et d’approximations historiques, et cela ne justifiait absolument pas la petite fortune – car tant le métal que son processus de gravure, particulièrement complexe, coûtaient cher – que Lucius avait dépensée. Cependant une information capitale y était mentionnée, qui avait convaincu Lucius et la cité même de Lugdunum – dont les plaques monumentales étaient déposées au sanctuaire des Trois Gaules – d’accorder à quelques mots une saveur d’éternité.

A la table des grands

Des Gaulois siégeraient bientôt au sénat romain. Claude l’avait annoncé, Lucius se frottait les mains et Caïus grimaçait. Le cécube et le falerne ravissaient pourtant, ainsi que le poisson et les huîtres, que Lucius avait fait venir exprès des rivages de Narbonnaise pour la venue de son hôte. Ce dernier appréciait les efforts déployés par Lucius, mais il ne croyait pas que les Gaulois pussent être des Romains comme les autres. La gravure de cette plaque de bronze le prouvait assez. Aucun Romain n’aurait accompli une telle action : ils étaient Romains parce qu’ils habitaient Rome, ou l’Italie, et qu’ils étaient inscrits dans une tribu.

A la table des grands
A la table des grands

La jeune Syriaque revint servir le vin. Elle ne se gêna pas pour dévisager Caïus qui, troublé, cessa de discourir sur le choix qu’avait fait Claude. Lucius en profita pour annoncer son envie de devenir l’un de ces premiers chevelus à tenir place au cœur de la République romaine. Sa fortune dépassait déjà celle de nombreux chevaliers romains, et il entretenait de solides liens d’amitié avec des sénateurs, des questeurs et des prêteurs. Mais pour Caïus, la question était ailleurs. Ni la toge ni l’abondance de biens ne faisait d’un homme – aussi digne soit-il – un Romain.

A la table des grands
A la table des grands

Un détail gênait pourtant Caïus. Lucius était vêtu à la romaine. Ses agapes ressemblaient à celles d’un consul en campagne plutôt qu’à celles d’un Arverne ou d’un Eduen. Même son latin était excellent et témoignait de la totale intégration des élites gauloises dans la nouvelle économie mondiale. Toutefois, Lucius avait la peau blanche, et ses cheveux blonds tiraient sur le roux. Devant la jeune Syriaque, revenue pour apporter les douceurs de fin de repas, Caïus tança cette faute de goût. Lucius rit, croyant que son ami plaisantait. D’illustres Romains – dont Ahenobarbus – l’avaient commise avant lui. Rome, d’ailleurs, ne saurait vraiment lui échapper. Claude avait ouvert la porte. Lucius n’allait pas la laisser se refermer.

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14 avril 2021 3 14 /04 /avril /2021 18:00

Il était arrivé à Talloires dans la nuit, comme une ombre. Les plaques CH agrémentées des armes d’un canton, éclairées par les phares, semblaient flotter dans l’obscurité glaciale de février. Les crépitements des flashs les avaient surpris, à leur sortie de voiture, avant qu’ils ne s’engouffrassent dans le hall de l’hôtel illuminé. Deux semaines avaient passé depuis cet instant. Le président en fuite et sa famille, et sa suite, ne grelottaient ni ne se cachaient plus.

Aristide frappa à la porte de la chambre 202. Son allure impeccable contrastait violemment avec sa condition sociale. Employé de l’hôtel depuis deux ans, il servait avec un soin irréprochable la riche clientèle de l’établissement. Il devait dire bonjour et au revoir, s’incliner avec respect lorsqu’une main lui tendait un billet en guise de remerciement, il devait aussi sourire et, surtout, il ne devait rien voir. La fixité de son regard faisait de lui une véritable statue d’ébène.

Bébé blues
Bébé blues

Jamais il ne fallait se montrer impatient. Aristide attendit qu’on vînt lui ouvrir, ce qui arriva au bout d’une dizaine de minutes. Un homme d’une stature impressionnante se tenait devant lui et, après avoir été dûment jaugé, Aristide fut invité à entrer. Il ne représentait véritablement aucun danger, et la soumission de son attitude – il marchait tête basse, et n’avait nullement protesté du délai avec lequel on avait accédé à sa demande d’ouverture de la porte – sembla contenter son interlocuteur herculéen. Aristide poussa à l’intérieur de la chambre le chariot portant victuailles.

Bébé blues
Bébé blues

La chambre 202 était la plus belle suite de l’hôtel. Elle donnait, par de larges fenêtres, sur le bleu du ciel et sur l’azur du lac. Si l’on déportait le regard sur la gauche, on apercevait une auberge fameuse où l’on se régalait, les pieds dans l’eau, de plats distingués d’étoiles. Servir la 202 était une marque d’estime, insistaient les managers de l’hôtel, lesquels s’étaient faits plus discrets que d’habitude sur l’identité des occupants de ladite suite. Ce jour-là, Aristide remplaçait un collègue qui s’était fait porter pâle.

Bébé blues
Bébé blues

Aristide eut soudain l’impression d’être plongé dans un mauvais rêve. À ses oreilles résonnaient des ordres, et ceux-ci étaient prononcés par une voix douloureusement familière. Cette voix rappelait à Aristide son île natale. La plus belle promesse des Caraïbes, leur plus désastreux destin. C’était une voix qu’Aristide écoutait à la radio avant que de fuir, par peur des tontons. Une voix qu’Aristide reconnut, car c’est elle qui avait ordonné l’exécution de ses parents et de son frère. Parmi mille voix, Aristide aurait reconnu celle-ci. Sur les chairs aimées s’étaient abattues les machettes macoutes.

Bébé blues
Bébé blues

Ce jour-là, la voix était posée, calme, presque négligente. C’était la voix de quelqu’un qui ne commandait rien d’autre que lui-même. Le jeune groom ne bougea pas. Ses mains agrippaient le plateau roulant pour que le corps entier ne s’effondrât pas. Elles maintenaient le contact avec une réalité avec laquelle l’âme d’Aristide n’avait plus prise, repartie qu’elle était dans les limbes douloureuses de souvenirs terribles. La voix répéta son ordre ; Aristide devait partir, laisser à l’homme et sa famille la quiétude à laquelle chacun pouvait prétendre, le respect de leur intimité, le bonheur de leur réunion.

Bébé blues
Bébé blues

La voix se rapprocha d’Aristide, lui demanda si tout allait bien. La voix semblait inquiète, comme préoccupée par la mauvaise mine du groom. Elle était donc humaine. Aristide acquiesça difficilement, puis s’en retourna vers la porte, la tête toujours baissée. Il eut l’impression de marcher sur des cadavres ; sa mère, son père et son frère hurlaient. Aristide referma la porte soigneusement, afin que le bruit ne dérangeât pas les hôtes.

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9 octobre 2020 5 09 /10 /octobre /2020 18:00

Pierre tient fermement entre ses mains le visage d’Amélie, son épouse. Elle, se cramponne à ses bras comme si, sans ce secours, elle allait s’effondrer. Ils se tiennent debout devant leur maison qui flamboie. Dans la grande clairière autour d’eux, les hommes, les femmes et les enfants du hameau de Merlet forment une assemblée silencieuse, que vient encore effacer le crépuscule. Bientôt la nuit sera totale, et la lune n’a même pas daigné sortir pour offrir un peu de lumière à Pierre et Amélie.

Leur fils aîné, Gaston, s’arrête devant eux. À quoi servent vos larmes, vous n’éteindrez rien du tout avec cela. D’abord ils ne semblent pas l’avoir entendu, puis Pierre tourne son visage vers lui. Notre vie, c’était notre vie, qu’il sanglote, et Amélie, privée de son support, commence à flancher. Sa fille Augustine vient à son secours, et son mari Jacques, et le frère de celui-ci. Gaston a un regard pour la maison, magnifique brasier qui menace la montagne et ses forêts, et il sait que dès le lendemain, il ne restera rien ici de leur passage en ces lieux.

En avant les alpages
En avant les alpages

Pour la nuit, ils coucheront chez le père de Jacques, dont la femme vient d’être enterrée au village, dans la combe. Une douce et inhabituelle chaleur parcourt le hameau ; ce sont les souvenirs des vies de Pierre et d’Amélie qui font leurs adieux aux habitants. La nuit est courte. Durant celle-ci, Gaston et d’autres jeunes gens – ils sont rares parmi la soixantaine de montagnards – ont veillé sur le bûcher. Ils ont éteint les braises par trop gaillardes qui s’aventuraient un peu plus loin dans les praz. Ils ont conté les histoires que content les bergers sous la surveillance des niôlles. A l’aube, Gaston a pleuré devant le chosal.

En avant les alpages
En avant les alpages

Pierre et Amélie se sont levés avec l’aurore. Leurs hôtes leur ont servi une soupe où flottent quelques pommes de terre, que tous ici cultivent pour affronter le quotidien. Ils mangent aussi un peu de tome. Enfin ils sortent de la maison, les épaules voûtées comme si le temps, dans la nuit, avait décidé de peser dorénavant de tout son poids sur elles. Ils se traînent avec douleur jusqu’au tas de bois dans lequel ils dormaient, et avec eux leur fils et leurs deux vaches. Gaston est déjà en train de sortir les affaires du mazot : les costumes du dimanche, les actes notariés, les rares photographies qu’ils possèdent.

En avant les alpages
En avant les alpages

Sur l’une d’elles, on voit Pierre, jeune homme vigoureux, entouré d’hommes comme lui, qui une fourche, qui une hache de bûcheron à la main. Ils sont radieux. Éblouis par le soleil, certains se servent d’une main pour s’en protéger. Un monchu de Lyon était alors venu pour les photographier. Il comptait explorer chaque vallée, chaque village, chaque hameau savoyard pour, disait-il, les rendre immortels, eux les simples. C’est pour cela qu’ils sourient tous. Ils se moquent de lui.

En avant les alpages
En avant les alpages

Pierre a souvent dit à ses enfants qu’ils n’auraient pas du. Le monchu avait été chic. Il leur avait laissé un tirage et, par un heureux hasard, Pierre en avait été le récipiendaire. Entre le jour de la photographie et ce jour-ci est enfermée maintenant une vie passée sous la haute surveillance des cimes et de la compagnie lointaine des bouquetins, des marmottes, des loups et des chamois. Amélie regarde son époux ; ont-ils tellement le choix ? Pierre a un peu plus de cinquante ans, mais a-t-il seulement la force de tout reconstruire ?

En avant les alpages
En avant les alpages

En entendant ses parents, Gaston enrage. Il sait qu’ils n’ont pas le choix. Ils doivent retourner dans la vallée. Pierre est bon potier et Amélie est une couturière remarquable. Ils s’établiront facilement, malgré leur grand âge. Gaston s’enquiert des chèvres. Elles seront vendues, et les moges avec, et l’on achètera la tome qu’on allait chercher sans façons dans le garde-manger. La discussion est close, Gaston baisse les yeux. Amélie considère les maigres affaires qu’a sorties son fils du mazot. Elle décide qu’il est temps de partir.

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24 mars 2020 2 24 /03 /mars /2020 19:00

Le garçon s’impatiente. Elle tarde à venir. Tous les autres musiciens sont en train de ranger leurs instruments. Il reste là, dans le kiosque, faisant face à la plaine que dominent les montagnes, baignant dans le soleil couchant. Les heures du soir sont les plus courtes ; le garçon le sait. Bientôt, il sera trop tard et il devra rentrer. Sa fiancée se poserait des questions.

Elle apparaît enfin. Sa petite silhouette noire semble s’extraire de la masse claire de la ville. Elle se dandine, sûrement pressée d’arriver, probablement réticente à l’idée de paraître essoufflée. Lui la regarde en souriant, et pose le coussin de son violon contre sa mâchoire. Son archet s’agite et les premières notes s’échappent. Les autres musiciens, surpris, se retournent vers lui. Quand ils comprennent pour qui est la sérénade, ils sourient. Il est temps qu’ils partent.

Au kiosque peiné
Au kiosque peiné

Le garçon continue de jouer sans la quitter des yeux. Elle avance vers le kiosque, comme hypnotisée par la mélodie qui s’en échappe, et elle salue à peine les musiciens qui s’en vont, leurs étuis sous les bras. Le garçon, alors, arrête le mouvement de son bras et, saisissant son instrument par le manche, descend les quelques marches de l’élégant bâtiment. Il tend les bras, elle s’y jette ; ils s’étreignent comme deux amants qui savent que le temps leur est compté.

Au kiosque peiné
Au kiosque peiné

Ils s’assoient sur un banc. Ils se tiennent les mains, et chacune de leurs phrases est entrecoupée d’un sourire. Tout proche d’eux, il y a un homme qui les regarde. Ils se méfient, le scrutent prudemment. Ce n’est rien, dit-elle, lorsqu’elle aperçoit le carnet de croquis de l’homme. Un dessinateur, sans doute, qui profite des derniers rayons du soleil dans ce parc de Valence. Ici, on est un peu à l’écart de la ville, de son agitation et cependant on domine le paysage alentour. Le soir, le parc est le lieu des rendez-vous mystérieux et des rencontres galantes.

Au kiosque peiné

Leur inquiétude passée, le garçon et la fille s’enferment à nouveau, l’un avec l’autre, dans l’instant présent. Ils le savent, pourtant. Bientôt, ils devront se dire au revoir. Tout à l’heure, ils pousseront la porte de leur appartement où vit un autre, une autre, auxquels ils sont promis. C’est le destin, se disent-ils ; c’est pas de chance, déplorent-ils. Leurs confidents les consolent : la vie est mal fichue ; on s’engage sans y porter attention, et parfois on regrette. Il n’y a rien à faire.

Au kiosque peiné
Au kiosque peiné

Ils ont des projets fous, parfois. Un jour, ils se donneraient rendez-vous, innocemment, à la gare de Valence. Chacun viendrait avec une petite valise. Ils monteraient dans un wagon différent, ils descendraient dans une ville convenue entre eux à l’avance, ils se retrouveraient sur le quai. Ils iraient à l’hôtel, les premiers temps, puis ils trouveraient du travail. Lui s’emploierait dans une usine quelconque, elle ferait montre de ses talents de dactylographe, et serait engagée. On achèterait un appartement, ou même mieux, une maison, et on vivrait ensemble, et heureux.

Au kiosque peiné
Au kiosque peiné

La nuit emporte leur projet. Elle pose un masque sombre sur leurs sourires, serre sur leurs yeux un bandeau. Leurs mains se quittent et leurs bouches se cherchent. En chuchotant, ils se disent au revoir. Le cœur serré, l’un l’autre, ils veulent être sûrs que l’autre sera là, mardi prochain, à la même heure. Ensemble, ils se lèvent, et partent dans des directions opposées. Pas la peine de jeter un regard en arrière : la nuit les avale déjà.

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20 septembre 2019 5 20 /09 /septembre /2019 21:10

Hormis monsieur le Préfet qui affectionnait particulièrement la Citroën DS, tous les membres de la petite délégation montèrent dans des Peugeot 504. C’était à la fois un modèle plus récent et la Citroën, comme le général qu’elle avait contribué à sauver, se passait de mode. Les trois voitures démarrèrent en douceur dans la cour de la Préfecture et elles s’engagèrent dans les rues de Privas, qu’elles quittèrent en seulement quelques minutes.

La route vers Aubenas était belle et, en ce matin chaleureux, elle offrait un spectacle de montagnes moyennes et lointaines, couvertes de verdure. Juste à côté de la route, les terres cultivées succédaient aux bourgs anonymes et aux terrains que la nature avait gardés. En un peu plus d’une heure, ils avaient atteint la vallée de l’Ardèche qu’ils longèrent jusqu’à un lieu-dit du nom de Chames. Autrefois, la route s’arrêtait là, alors les autos s’arrêtèrent et ces messieurs en descendirent.

Deux fois captive
Deux fois captive

Nul n’était vraiment réveillé et l’on décida, en haut lieu, de se restaurer dans une petite auberge qui, jusque-là, n’avait accueilli que des touristes venus par la route du soleil. Tous ces messieurs en costume juraient dans l’intérieur humble et cependant confortable de l’auberge. Ils se ragaillardirent en mangeant des charcuteries, des fromages et des viennoiseries tout en aspirant bruyamment le café qui était fort, et chaud. Ils prononcèrent les banalités d’usage, entre eux et en direction de l’aubergiste. Puis ils sortirent ; la journée était encore longue.

Deux fois captive
Deux fois captive

A demi aveuglé par le soleil, l’ingénieur se trompa et monta dans la 504 du président du conseil départemental. Un attaché quelconque vint vers la voiture, l’aperçut et, sans mot dire, fit demi-tour et tâcha de trouver place parmi les voitures restantes. Les voitures redémarrèrent et l’ingénieur garda le nez collé sur la vitre, cependant que le paysage devenait grandiose. On inaugurait aujourd’hui la route départementale 290, laquelle offrait à tous le droit de contempler, depuis son siège automobile, ce que la nature avait mis des centaines de milliers d’années à édifier.

Deux fois captive
Deux fois captive

Un journaliste était présent dans la voiture. Il recueillait les impressions de monsieur le président du conseil départemental en lui posant des questions qui n’avaient d’autre objectif que de glorifier le progrès que l’on n’arrêtait décidément pas, à l’instar de l’action publique dont la puissance s’immisçait partout. L’ingénieur, lui, contemplait ces falaises pareilles à des murailles, toutes blanches et toutes puissantes, qui condamnaient la rivière dans un écrin d’une splendeur sans égal. Il avait conçu cette route. Il se demandait s’il ne fallait pas s’en repentir.

Deux fois captive
Deux fois captive

Cette bande de goudron encore lisse reliait maintenant les gorges au territoire national. Par familles entières, la France viendrait user ses gommes sur l’asphalte pour admirer, aux points de vue aménagés, la rivière qui serpente et qui se cache, secrète et attirante, dans ce cirque gigantesque. L’ingénieur avait lui-même tout prévu, y compris des poubelles pour que les arbres des environs ne se parassent pas soudainement de fruits en plastique. La nature était livrée, captive ; il ne fallait pas qu’elle soit outragée.

Deux fois captive
Deux fois captive

Monsieur le Président du conseil départemental ergotait maintenant sur monsieur le Préfet, dont il ne partageait pas les vues nationales. L’ingénieur resta dans son coin, plissant parfois les yeux pour revoir tel détail ou tel autre qu’un jour des travaux, il avait découvert, et qui l’avait émerveillé. Trente-deux kilomètres passèrent, et ils furent arrivés à Saint-Martin-d’Ardèche. A nouveau, ces messieurs descendirent et tous, unanimes, se congratulèrent. L’ingénieur céda. Il serra la main de ces messieurs.

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18 mars 2019 1 18 /03 /mars /2019 19:00

Dans la cellule où on l’a jeté, le petit comte jette des regards inquiets vers la porte. Il en distingue seulement un rai de lumière, qui souligne l’existence d’une issue. Il sait, cependant, qu’il ne sortira pas seul. Pas pour le moment, du moins. Dans quelques minutes, on viendra probablement le chercher pour qu’il s’explique. Mais le comte a beau chercher : il n’a rien à expliquer. Le dauphin est mort : il en est le premier affligé. Il sait aussi que ce n’est pas sa compassion que l’on viendra écouter.

 

La cellule est très sombre. Hormis la porte, la seule ouverture réside dans une fenêtre, trop haute pour que le petit comte l’atteigne, et trop étroite pour que le jour pénètre réellement. C’est à peine si le comte distingue ses propres mains. Sa paillasse, il ne la quitte guère, de peur de ne pas la retrouver. Il s’imagine déjà, tâtonnant dans la fange de sa cellule, à la recherche du seul refuge qu’on lui a accordé : cette planche de bois et, dessus, un peu de paille humide.

Ce qu’il convient de dire
Ce qu’il convient de dire

De là où il se trouve, il entend des rumeurs qui proviennent du couloir. Il aimerait s’approcher de la porte, coller son oreille au bois pourri, plaquer son œil sur la serrure pour espérer apercevoir quelque chose ou quelqu’un. Il ne fait rien de tout cela. Il pense au dauphin, qui est mort, au roi François, son père, qu’on dit affligé d’une telle nouvelle. Il songe au prince qui se tordait de douleur, sur sa paillasse, en fait un lit aux belles draperies, les mêmes draperies sur lesquelles le petit comte, il y a encore quelques jours, s’allongeait. Il songe, encore, au dernier souffle du prince.

Ce qu’il convient de dire
Ce qu’il convient de dire

Bientôt, on viendra l’interroger. Il espère et redoute ce moment. Il sait, parce qu’il l’a déjà vu une fois, et qu’il l’a entendu à de nombreuses reprises, que les enquêteurs ne se contentent pas de poser les questions. La question, c’est le nom de l’interrogatoire, est moins une question de vérité morale que de courage physique. Arracher des aveux n’y est pas qu’une expression. Les tenailles et les pinces savent faire parler non seulement la bouche, mais aussi le reste du corps. A cette idée, le petit comte tremble. Sa culpabilité est faite, pense-t-il, alors que son innocence est certaine.

Ce qu’il convient de dire
Ce qu’il convient de dire

Maintenant, le petit comte ne pense plus à rien. Perdu dans un vide absolu : vide de lumière, vide de parole. Soudain, un cliquetis résonne. C’est la serrure de la porte de sa cellule que l’on travaille. La porte s’ouvre ; une lumière tamisée de torches flamboyantes pénètre timidement dans la petite pièce dans laquelle le petit comte s’est recroquevillé. Deux gardes descendent, viennent à sa rencontre. Le petit comte suffoque, il transpire, il supplie. Dans un demi-évanouissement, il revoit les moments qui vont le conduire à la question.

Ce qu’il convient de dire
Ce qu’il convient de dire

Le dauphin a été chargé par son père de mener une mission en Italie. C’est pour contraindre l’empereur Charles à négocier que le roi François envoie son fils prendre possession d’une province ultra-alpine. Le prince arrive à Tournon, sur les bords du Rhône. Sa jeunesse et sa fougue le tiennent loin de la fatigue qu’engendre, chez n’importe quelle personne, un long voyage à cheval. Le soir de son arrivée, il a festoyé et a peu dormi. Le lendemain, il veut jouer, c’est un enfant, au jeu de paume. La journée est chaude et le prince transpire. Il s’arrête un instant, s’assoit sur une banquette près du terrain. Le petit comte lui apporte un verre d’eau glacé, que le prince boit d’un trait avant de retourner à sa partie.

Ce qu’il convient de dire
Ce qu’il convient de dire

Ce n’est que plus tard dans la journée que le dauphin est pris de vives douleurs au ventre, explique maintenant le petit comte aux enquêteurs qui viennent seulement de l’attacher. Déjà, les instruments du supplice lui sont présentés. On ne meurt pas d’avoir bu de l’eau glacée, dit un enquêteur. C’est vrai, dit le comte, le regard dirigé vers les tenailles et les pinces. J’ai versé du poison dans l’eau, affirme-t-il, alors que ses livres personnels de médecine sont sur une table présentés. Sur sa paillasse, de retour dans sa cellule, le petit comte est rassuré. Les hommes ne lui auront rien arraché. Quant aux chevaux, qu’on lui a promis, ils auront probablement moins de scrupules à le déchirer.

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9 septembre 2018 7 09 /09 /septembre /2018 18:00

En saisissant la bouteille, Domi la contracta si fort que l’eau glacée en jaillit et l’arrosa. Il eut un rire bref puis, terminant son geste initial, il but à petites gorgées. Derrière lui, Fernand, un autre maçon, lui demanda l’eau. Avec ses soixante-dix ans passés, Fernand était l’un des doyens du chantier. En donnant de son temps de manière hebdomadaire, il disait profiter au mieux de sa retraite. Murs après murs, ils reconstruisaient le village.

Pour chacun, ç’avait été comme un appel. Les uns avaient appris la nouvelle en lisant le journal, les autres par le bouche-à-oreille, d’autres encore, profitant de vacances dans la région, entre un barbecue et une baignade sous le soleil d’août, par un bel après-midi qu’ils avaient consacré exceptionnellement à la visite culturelle des environs, avaient découvert Saint-Montan comme on découvre un trésor. Les yeux qui brillaient et le cœur qui palpitait, ils avaient désiré en savoir plus et puis, pour certains, se mettre au nombre des volontaires.

La même raison
La même raison

Fernand s’assit sur une chaise que l’on avait montée là pour lui. Laurent, qui supervisait les travaux de maçonnerie et passait par là, lui demanda si ça allait. Comme Fernand répondit par l’affirmative, Laurent continua son chemin. Il allait vers le château qui mobilisait encore de nombreuses forces vives pour y demander ce dont on avait besoin. On lui répondit qu’une grue et qu’une bétonnière seraient les bienvenues. La boutade l’amusa. On n’avait déjà pas les moyens de monter les pierres par voie mécanique, alors une grue, cela dépassait l’entendement.

La même raison
La même raison

En montant vers le château, il avait croisé l’un de ces convois qu’on voyait tous les jours à Saint-Montan. Pierre après pierre, bloc après bloc, sac après sac, c’était une chaîne humaine qui s’était mise en marche dans le village et permettait l’acheminement vital des outils et des matières premières. De la même façon, on descendait des seaux, des milliers de seaux, remplis de gravats, de terre et de déchets en tout genre à la seule force des bras des hommes et des femmes qui, jour après jour, œuvraient pour sauver le village.

La même raison
La même raison

Par le passé, Saint-Montan avait eu son heure de gloire. La richesse avait été médiévale, avait poursuivi son chemin jusqu’au seizième siècle. On produisait ici de l’huile, de la lavande, de la vigne même, et l’élevage rapportait encore un petit pécule, et la sécurité qu’offrait ce lieu en hauteur finissait d’attirer les populations. Et puis, le village avait connu la guerre, celle qui est liée à la religion, et la soldatesque avait ravagé les lieux, avait laissé le village pour mort, la soldatesque n’avait même pas considéré l’agonie à venir, qui durerait quatre siècles et rendrait Saint-Montan à la nature.

 

La même raison
La même raison

Au début des années soixante, dans un vingtième siècle enfin apaisé, quelques passionnés avaient retrouvé le site. Quelques-uns avaient connu, lorsqu’ils étaient enfants, des masures encore animées, un semblant de vie, toutes choses qui avaient alors disparu. Après avoir légalement pris possession du village, non sans mal, ils avaient commencé, fourmis solitaires, travailleurs insensés, à redonner une place au village, une place au milieu de la nature qu’autrefois il avait domptée.

 

La même raison
La même raison

Laurent redescendit vers le bas du village. Il s’entretint avec Estelle, qui était à la tête d’un groupe de scouts dévoués, parfois maladroits mais toujours courageux, puis fit un simple signe de tête à Marie-Paule, professeure à l’université qui étudiait l’habitat rural au Moyen-Âge, et passait ici ses vacances, délaissant ses relevés pour mettre la main au mortier. Les travaux n’étaient certes pas finis mais bien fol serait celui qui aurait dit : ici, il n’y a pas de vie.

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19 mars 2018 1 19 /03 /mars /2018 19:00

Le vieillard grimaçait. On le transporta à grande peine sur un lit de fortune. Son visage, émacié, révélait des traces de coups et quelques coupures. Ses camarades pouvaient marcher mais chacun semblait éprouvé par la lutte, la fuite et la peur. Dans ce village où on les avait recueillis, ils osaient à peine respirer, craignant de révéler leur position par ce réflexe anodin. Autour d’eux, les villageois s’activaient et, pris dans les bras de cette foule tendre, le petit groupe se laissait soigner et réconforter.

La nuit leur avait fait du bien. Levés aux aurores, ils regardèrent vers les montagnes pour tenter d’apercevoir leurs tourmenteurs. Mais rien ne parut, hormis les bruits habituels : chants des oiseaux, murmure du vent. Rassérénés, ils se retrouvèrent dans la maison communale où on les avait installés pour la nuit. Il leur fallait décider d’un plan d’action. Mais chacun, dans la maison, redoutait de nouvelles punitions.

Des réfugiés d'intérêt
Des réfugiés d'intérêt

Ils sortirent en fin de matinée. Le maire et quelques habitants les attendaient, d’ailleurs, sur la place où se tenait le marché. Loqueteux, ils conservaient malgré tout une certaine prestance et leur démarché assurée montrait que les événements de la veille avaient été oubliés. Sitôt qu’ils furent assis, on leur posa mille et une questions. Leurs noms, leurs âges, la nature des relations qui les liaient, leur pays d’origine, la raison de leur venue, la raison des coups qu’on leur avait portés, la qualité du repas qu’on leur avait servi, la tendresse de la paillasse de la nuit.

Des réfugiés d'intérêt
Des réfugiés d'intérêt

Ils commencèrent par se présenter. Leurs voix, faibles, surmontaient à peine le tohu-bohu d’excitation qui montait au fur et à mesure qu’autour d’eux, c’est tout le village qui se rassemblait. Le maire, d’ailleurs, dut faire preuve d’autorité, et d’un énergique chut bon sang, fit taire jusqu’aux plus échauffés. Quand le silence fut établi, ils consentirent à poursuivre leur récit. Ils venaient des vallées d’alentour, c’était des montagnards, comme ces villageois, des gens qui avaient appris à vivre dans les rigueurs de l’hiver et, parfois, dans celles de la misère.

Des réfugiés d'intérêt
Des réfugiés d'intérêt

Ils admettaient vivre à la ville mais la vie n’y était pas forcément plus facile. S’ils venaient ici, c’était pour alerter. Si on les avait molestés, c’est que la menace qu’ils annonçaient trouvait des partisans dont la force et le nombre étaient terrifiants. Quoi ! N’en avait-on donc jamais entendu parler dans ce village ? Samoëns était donc à ce point isolé que les nouvelles qui lui parvenaient étaient d’un autre âge ? Ce dont le groupe voulait parler, bien-sûr, c’était de l’annexion.

Des réfugiés d'intérêt
Des réfugiés d'intérêt

Les villageois ouvrirent de grands yeux. La France ! La France voulait annexer la Savoie. Bien sûr, il y aurait une consultation, évidemment on compterait les votes. Mais le destin de la Savoie, et par conséquent de Samoëns, n’était pas d’être annexée, envahie, oubliée dans le grand pays français. Non, le plus naturel, c’était la Confédération, les cantons amis, les liens indéfectibles de l’économie, le partage d’un même espace de vie.

Des réfugiés d'intérêt
Des réfugiés d'intérêt

D’abord hésitants, les habitants crièrent, comme un seul homme, oui ! Oui à la confédération, à la Suisse, à la signature de la pétition que devant leurs yeux on présentait. Dans la liesse, les yeux du vieillard s’embuèrent de larmes. Au travers d’elles, cependant, il aperçut, au loin, une forme mouvante qui venait à eux. C’était leurs poursuivants, leurs bourreaux ! Dirigés par la clameur, ils venaient régler son compte à l’option suisse. Et les villageois, encore à leur euphorie, ne surent jamais où les confédérationnistes étaient partis.

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14 octobre 2017 6 14 /10 /octobre /2017 18:00

Ça grognait depuis un moment dans les faubourgs. Oui, le petit peuple débat toujours. Dans les troquets, dans les rues, dans les cours, c'était à qui s'était fait le plus avoir. Et, bien évidemment, de telles humiliations devaient forcément se savoir. A mesure que les petites mères, les bons ouvriers, les jeunes débutants et les vieux sans illusions discutaient entre eux, on avait fini en fin de compte par s'apercevoir que ce peuple aux cannes nues se damnait d’être trop taiseux.

C'est-à-dire, puisque le propos n'est pas clair, qu'à force de quémander du travail aux soyeux, les canuts, donc, ne faisaient que baisser leurs prix. C'était à qui fabriquerait le plus rapidement, le mieux et le moins cher possible. Pour sûr, c'était les compagnons qui trinquaient les premiers. Dans les appartements populeux de la Croix-Rousse, tandis que le bistanclaque rythmait la journée, il ne fallait pas s'étonner d'entendre quelques claques envoyées par dépit, et des injures et des cris.

La victoire modeste
La victoire modeste

Quand ce petit monde : petit parce qu'invisible, petit parce qu'inaudible, petit parce que corvéable, a compris qu'en se tuant soi-même, on tuait aussi les autres, les copains, quoi, ce petit peuple qu'on n’entendait pas a hurlé. D'une voix, d'un coup. Assez ! Suffit ! La mèche allumée allait vers le tonneau de poudre. On demandera : qui a allumé la mèche ? Le préfet, pardi ! Le gouvernement : enfin, son représentant, imposait un tarif minimum à la pièce livrée. On allait vivre !

La victoire modeste
La victoire modeste

Que nenni, pensez-vous ! Sitôt dit, sitôt contesté : les pontes ne voulaient rien savoir. Étranglés qu'ils étaient, pleuraient-ils, et ils mettaient leurs mains potelées à leurs cous gras pour signifier que, sans le foie gras, sans les cailles rôties et sans le bourgogne fleuri, on les condamnait, quoi, à la mort atroce. Ce n'est point que le peuple n'avait pas de pitié mais, faut comprendre, il avait faim, le peuple, il en avait marre de trimer pour une pièce plus petite sans cesse, et qu'on lui tapote la tête en lui murmurant de rester bien gentil.

La victoire modeste
La victoire modeste

Derrière les canuts, tout le monde accourait : les liseurs, les battandiers, les gareurs, les satinaires et toute la clique. Et les femmes bousculaient les bonshommes pour être aux premières loges : ourdisseuses, magnarelles, dévideuses et passementières. On ameutait à force de cris les copains qui descendaient des cours, on arrachait parfois à leurs métiers des qui n'avaient rien compris et qui faisaient tourner leur Jacquard. On descendait donc, furieux, vers Lyon, la mère qui dormait et n'entendait pas ses enfants s’étouffer.

La victoire modeste
La victoire modeste

La garde les attendait, puisque le sommeil des bourgeois est précieux et que la vie des ouvriers ne vaut rien. Mais ces beaux messieurs qui tenaient le fusil d'un air délicat ne purent rien contre la foule, contre la houle qui les emporta. Les petites mains se répandaient dans la ville, agitaient les outils de la révolte, qui étaient ceux du quotidien. Ensemble, elles basculaient de leur force commune la peur dans le cœur des nantis. Le prix, puisqu'il y en a toujours, était celui du sang mais croyez bien qu'ils n'étaient qu'en sursis, tous ces vivants.

La victoire modeste
La victoire modeste

On se battait, on tapait, on embrochait, on tirait à bout portant, ah ! la grande époque ! Tout à coup, un canut tombait : son nom explosait dans les airs : la déchirure d'une femme, la rage d'une fille, la tristesse d'un fils dont le père s'éteint. Trois ou quatre de ses amis se précipitaient sur lui, s'emparaient de sa pelle ou de sa pioche, revenaient vers la barricade en jurant de revenir pour protéger le corps des misères qui pourraient lui être faites. Mais ils ne reculaient pas. Quand la nuit fut passée, ils comptèrent d'abord les morts. La ville dormait, un filet de sang à sa bouche, les yeux révulsés d'horreur car les poux l'avaient conquise. Les canuts, les compagnons, les taffetaquières et les teinturiers marchaient maintenant d'un pas hésitant. L'hôtel de ville : ça n'était qu'un joli bâtiment, ça oui, dans lequel, même vainqueurs, ils ne se sentaient pas à leur aise. Victoire, donc, c'était le mot : mais la colère était passée, et il n'y avait plus personne à qui parler. Tandis que d'autres palabraient et parlementaient, les canuts, las et beaux, c’est à la Croix-Rousse qu’ils retournèrent.

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17 mai 2017 3 17 /05 /mai /2017 18:00

Statue polychrome en bois qui représente un personnage féminin tenant en ses bras un enfant potelé, voire dodu. Le bois est usé et présente de nombreux trous, probablement dus à l’existence de termites ou d’insectes xylophages. L’huissier notait précisément ses observations. Il examinait longuement tous les objets que renfermait l’église. Autour de lui, quelques gendarmes veillaient. Dehors, une rumeur persistante grandissait mais l’huissier, muet et peut-être même sourd, poursuivait son inventaire.

Reculez ! c’était un gendarme qui ordonnait. Devant lui une foule hostile s’était massée, se répandant en imprécations hargneuses, menaçant à tout moment de prendre d’assaut la troupe de bleus qu’on avait dépêchés. Le froid qui glaçait les officiels bras armés ne semblait pas avoir de prise sur les bras ouvriers, paysans et bourgeois qui s’agitaient de plus en plus, menaçant de se fracasser, poings serrés, sur les nez rougis et les casquettes glacées.

Une prise à la fois
Une prise à la fois

Fauteuil à haut dossier, de bois noir, finement sculpté. L’ouvrage est intéressant sur un plan esthétique. Sur la même ligne, dans la case « Valeur pécuniaire », l’huissier inscrivit un point d’interrogation. Ces vieux meubles n’avaient qu’une valeur sentimentale pour les grenouilles de bénitier mais, sur le plan comptable, on ne pouvait inscrire qu’un zéro pointé. A la porte, un coup fut donné. Mais il faut croire que le bois ancien tenait encore car trop longtemps éprouvé.

Une prise à la fois
Une prise à la fois

Ce matin de vendredi, les rues se trouvaient envahies, bondées de colère et d’incompréhension, d’inquiétude aussi qu’on puisse voler les objets de la vénération. Tranquille assiégé, l’homme de loi relevait les nombres et les détails. Il en était aux chaises rembourrées de paille où venaient s’asseoir ces crédules qu’on appelait les ouailles. Minutieusement il les compta, en estima le prix puis c’est vers le chœur qu’il se dirigea.

Une prise à la fois
Une prise à la fois

Faisant figurer un aigle aux ailes déployées, le lutrin était de bonne facture tandis que le crucifix perdait de ses dorures. Naturellement il ne pouvait être question de le fondre, mais on ne pouvait mentir sur l’état de ces babioles dont l’Etat allait maintenant répondre. Les portes de la cathédrale, désormais, semblaient sur le point de céder. Sous l’impulsion de l’évêque, la population réclamait d’entrer. Cependant les gendarmes, imperturbables, opposaient leurs corps à cette plébéienne volonté.

Une prise à la fois
Une prise à la fois

Les tapisseries attirèrent l’œil de l’huissier. Il avait l’habitude des salles de vente et ces peintures tissées attireraient, c’était certain, les convoitises de clients fortunés. Néanmoins ce n’était pas là sa mission et il savait qu’un trait d’esprit sur ce nouvel appétit représenterait une sérieuse compromission. A l’extérieur, des acclamations retentissaient : les édiles se joignaient à la foule. Et tandis que le monde se calmait, une clameur monta : c’est au tabernacle qu’on s’attaquait.

Une prise à la fois
Une prise à la fois

A ce mot, la colère prit le pas. Les uniformes bleus, pareils à des marionnettes entre les mains d’enfants rageurs, ployèrent sur le poids. La populace pénétra dans l’église, chercha l’odieux pour le punir et l’empêcher de pénétrer le meuble sacré. En vérité, l’huissier l’avait déjà fouillé sans rien y trouver mais il avait laissé les portes ouvertes. Et alors qu’on s’apprêtait à le prendre et à le pendre, un coup de feu retentit. Et, dans la stupeur et le silence, un homme du peuple s’abattit.

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