Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
17 mai 2022 2 17 /05 /mai /2022 20:20

Six nuits qu’elle ne dort plus. Sitôt la flamme de la chandelle soufflée, Martha entend son époux se tourner sur le côté, et quelques instants après il ronfle à faire trembler les murs. La première nuit, il lui a semblé curieux qu’elle n’ait jamais entendu pareil bruit auparavant ; désormais elle comprend que ce sont davantage les tourments de son âme qui l’empêchent de dormir. D’abord Martha a pensé à ses journées, et aux éventuels manquements dont elle se serait rendue coupable, mais elle n’a rien trouvé. Alors, elle a commencé à songer à la femme. Et, subitement, son cœur s’est affolé.

Cette nuit encore, elle sort de son lit. Elle frissonne en marchant, pieds bus, sur les pavés de tommettes glacés. Dans l’âtre elle dispose du petit bois, puis une grosse bûche, et elle tend les mains vers ces flammes qui crépitent. Pourtant le feu ne la réchauffe pas. Le feu danse dans sa pupille, tel un démon misérable et moqueur. Le feu lui parle, la félicite, la remercie. Dans deux semaines, trois au plus, il dévorera la sorcière. Martha tremble plus encore. Le feu lui parle, et il rit.

Les corps dominés
Les corps dominés

A l’aube, les servantes trouvent Martha prostrée devant les cendres froides. Elles coupent de grandes tranches de pain et font griller un peu de lard, versent du lait frais dans de belles chopes d’étain. Martha les regarde, indifférente, et refuse la nourriture proposée. Elle demande son châle et ses chausses, et sort dans le jour glacé. Devant la cathédrale, elle se fraie un chemin entre les indigents qui réclament leur pain quotidien. A une femme hâve, qui tient en ses bras un nouveau-né, Martha donne la pièce. Dans l’église, elle ne reste que quelques minutes ; son cœur est toujours froid.

Les corps dominés
Les corps dominés

Plusieurs de ses connaissances viennent à elle à la sortie de la cathédrale. Elles approuvent que Martha ait dénoncé la sorcière, dont on dit qu’elle rit de la torture qu’on lui inflige. Elles s’enquièrent aussi de la santé de la plus jeune des servantes de Martha, qu’un mal mystérieux afflige depuis un mois maintenant. Qui d’autre, sinon la sorcière, a pu requérir un tel mal contre une enfant si innocente ? Elles vitupèrent contre ces femmes odieuses, venues des campagnes jusqu’à Fribourg, qui prononcent des sorts contre les bourgeoises de bonne vie. Martha lève les yeux au ciel ; les volutes de vapeur, suspendues dans les airs, semblent ricaner méchamment.

Les corps dominés
Les corps dominés

A la nuit tombée, les servantes ont dressé la table. Elles y ont disposé des cruches de vin, des miches de pain et des plats de fèves cuites. L’époux de Martha déplie son couteau et, après avoir dit les grâces, se frotte les mains de gourmandise. Au tribunal, la sorcière a avoué d’autres méfaits. Non contente d’avoir rendu malade leur petite servante, elle a aussi empoisonné les bêtes du troupeau du marguillier de la cathédrale ; aussi, elle a provoqué la chute de l’un des échevins de la ville dans son escalier. Enfin, elle a pris pour époux un bouc que lui a laissé, en guise d’héritage, son défunt mari. Sur la table, les servantes ont déposé un plat de viande fumante et sanguinolente qui excite plus encore l’appétit.

Les corps dominés
Les corps dominés

Le soir suivant, des notables se pressent dans la maison. Un à un, ils serrent les mains de Martha pour la remercier d’avoir dénoncé le démon. Vile engeance, que celle des campagnes, qui pactise contre la ville et promet aux tourments ses dignes habitants. Martha demeure en retrait de l’assemblée des hommes, qui jugent et décrètent. Ils boivent le vin doux et mangent les chairs parfumées. Ils palabrent quant aux richesses que recèle la terre du pays autour Fribourg, et maudissent ceux et celles qui les possèdent. Est-ce chance, est-ce malchance, car tous ces pays semblent peuplés de suppôts du diable. Derrière l’assemblée des hommes, Martha demeure silencieuse, et écoute le feu lui parler. La voix du feu recouvre bientôt celles des hommes.

Les corps dominés
Les corps dominés

La servante réveille sa maîtresse. Depuis plusieurs minutes, on l’attend à la porte. Après une toilette rapide, Martha rejoint ses amies et sort. Une étrange euphorie anime les rues de la ville. La foule bruisse, comme aux jours de marché ; mais point de choux, de céréales ou de cardons. A la place, un haut bûcher duquel surgissent la poitrine et le visage d’une femme. Martha fixe ce visage, et ces yeux, tandis que les flammes commencent de monter vers le ciel. A travers elles, Martha entend une voix. Elle ne rit plus. Elle supplie.

Partager cet article
Repost0
6 novembre 2021 6 06 /11 /novembre /2021 19:00

Tel un petit garçon, Owen était perdu. Il était descendu de la malle-poste aux abords d’un bâtiment flanqué de deux tours, dont la plus haute s’élevait tel un phare face à la mer intérieure toute proche. Le jeune lord descendit vers les quais. Sur un banc, il s’assit, et ferma les yeux. Le voyage l’avait épuisé. Les cahotements avaient duré des heures, et l’une des roues de la voiture s’était démise, ce qui avait provoqué une pénible attente. Lorsqu’il rouvrit les yeux, Owen sortit une feuille pliée de la poche intérieure de sa redingote. Il la déplia, et l’admira longuement.

La chambre de l’auberge était exiguë. Owen l’avait réservée trois mois auparavant, sur la foi d’un témoignage d’un camarade de classe, qui devait se trouver présentement en Italie. Le tarif, qui avait semblé fort convenable à Owen, trouvait désormais sa justification : il couchait sur une simple paillasse aux draps tâchés, et les portes des chambres voisines claquaient jusqu’à une heure avancée de la nuit. Lorsqu’Owen était tiré de son sommeil par pareille discourtoisie, il allumait sa chandelle et, à sa lumière, examinait ses miniatures.

Carte postale
Carte postale

C’étaient elles qui l’avaient décidé à faire le détour par Lucerne. Au collège, ses professeurs lui vantaient la Toscane et l’Émilie, les trésors de Rome et ceux de la Vénétie. Owen rêvait d’un lac aux eaux limpides, sur lequel veillaient de hauts sommets enneigés. Il rêvait d’une cité idéale sortie d’un sommeil séculaire, d’un pont de bois, de clochers épars. Il rêvait de pêcheurs dont les ombres navigantes se confondraient avec la brume de l’aurore. En ses songes, son guide était un maître.

Carte postale
Carte postale

Les toiles avaient murmuré à Owen de venir jusque là. Dans le silence des expositions londoniennes, le grand William Turner avait intimé au jeune lord de commencer son grand tour par les alentours grandioses du Rigi et du lac des Quatre Cantons, et par la ville dont l’accès même était interdit par un pont de bois dont les tours, au crépuscule, semblaient comme autant de gardes hiératiques et impavides. Aussitôt après sa visite, Owen avait couru dans la boutique d’un obscur calligraphe, lequel avait reproduit, d’après les exactes précisions d’Owen, les visions helvétiques de Turner.

Carte postale
Carte postale

Trois jours durant, Owen enquêta. Il s’éloigna d’abord de la ville, se fiant à ses seules miniatures pour retrouver les emplacements exacts où Turner s’était assis et, la mine de plomb à la main, avait élaboré ses esquisses. Owen ne retrouva aucun de ces lieux. Toujours, un détail le gênait : une montagne trop haute, la cité trop proche, une lumière trop vive. Lorsqu’il eut arpenté toutes les pentes et toutes les rives, Owen décida de retourner à Lucerne pour y retrouver les indices visibles du passage de Turner.

Carte postale
Carte postale

L’âme de ses peintures, se convainquit Owen, résidait autant dans la valeur paysagère du site que dans les conditions dans lesquelles le peintre avait séjourné. Sur un banc public, à la table d’un café, au hasard des pavés de la vieille ville : Turner avait dû laisser une empreinte quelconque. Ses feuillets à la main, Owen interrogea alors plusieurs passants qu’il espérait être des témoins de la magnificence du peintre. Hélas, les Lucernois ne parlaient qu’allemand, et ils s’éloignaient rapidement de ce jeune lord d’abord sympathique qui finissait par les effrayer. Quant à ses compatriotes, qu’Owen s’étonna de trouver si nombreux, ils ne lui furent d’aucun secours. Leur villégiature ne souffrait aucune question impertinente.

Carte postale
Carte postale

L’heure du départ approchait. Bientôt ce serait les lacs italiens et leurs accotements fleuris. Mais de Lucerne, Owen sentit qu’il n’emporterait que des regrets. De paradis secret, la ville s’était métamorphosée en cloaque décevant. Partout, des travaux tentaient de cacher une insalubrité par trop évidente. On voyait ainsi de délicates toilettes londoniennes s’accommoder des remugles des ruelles sombres et des rusticités vestimentaires locales. A l’aube du quatrième jour, Owen s’en alla. Durant son trajet jusqu’à Côme, il étudia encore ses miniatures. Au contraire de la réalité, celles-ci ne l’avaient pas déçu.

Partager cet article
Repost0
26 avril 2021 1 26 /04 /avril /2021 18:00

D’un geste ample et vif, Ulrich laisse tomber sa pique. Son visage se contorsionne sous l’effet d’un sourire irrépressible. Il marche droit devant lui, en scandant le nom d’un homme qu’il n’a pas vu depuis de nombreuses années. Martin, lui, n’a pas lâché sa pique, mais il semble tout aussi heureux qu’Ulrich. Ils se prennent fraternellement dans les bras, se reculent et se contemplent. Martin dépose les armes.

Des images leur reviennent immédiatement en mémoire. La plaine padane sous les yeux et les champs souillés de sang sur lesquels ils ont triomphé. Martin et Ulrich venaient des montagnes de la Confédération, recrutés comme hommes d’armes dans les diverses vallées. Après la saison d’hiver et de la pluie venait la guerre. A la faux, les âmes mortelles étaient moissonnées. Été après été, les recruteurs revenaient dans les vallées.

La soupe populaire
La soupe populaire

Plusieurs hommes s’attroupent autour de Martin et d’Ulrich. Heureux d’échapper pour le moment aux lames et aux piques que chacun a oubliées, ils dévisagent ceux qu’ils s’apprêtaient à combattre, ils se remémorent les frères disparus aux batailles remportées. Chaque bataillon tient cependant son camp. Une ligne invisible sépare les hommes qui fraternisent. Près du monastère de Kappel, catholiques et réformés pactisent. Bientôt, on apporte un chaudron, on y verse du lait.

La soupe populaire
La soupe populaire

Chacun y jette, sans y penser, ce qu’il gardait dans sa besace. Le lait manque à certains, le pain à d’autres. On devait s’entre-tuer, on s’entre-nourrit. Ulrich et Martin en ont fini du récit de leurs campagnes. Ils ont connu les mêmes pays, ont servi les mêmes princes. Martin a été blessé par deux fois à l’épaule gauche ; à Ulrich il manque un doigt de la main droite, abandonné dans un coin de Rhénanie. Martin vit à Zug, Ulrich à Zürich, ils se trouvent maintenant dans deux camps ennemis.

La soupe populaire

Tout le monde mange ce qui est partagé de bon appétit. Ces soldats savent bien qu’en haut lieu, on négocie, on parle de trêve et on menace de tueries. C’est à qui parviendra à imposer sa loi dans le pays. Martin interroge Ulrich : à Zürich, Zwingli a décrété une nouvelle façon de vivre et de prier. Plus de filles de joies ni de carême, les sermons suffisent. Mais, bien vivre chez soi n’est pas assez : il faut que le pays entier se convertisse.

La soupe populaire
La soupe populaire

Sur ces sujets, Ulrich tempère les ardeurs de son frère. L’intransigeance de Zwingli condamne tout ce qui n’a pas été écrit, et plus encore ce que l’on avait convenablement admis. Tous ces arguments, Martin les réfute, et Ulrich sourit. Aucun des deux ne peut en vouloir à son ami. Chacun pense qu’être aveugle n’est pas une raison pour mourir. À défaut de voir, chacun mange, en silence et sans avidité pour ne rien ôter à son voisin.

La soupe populaire
La soupe populaire

À celui qui réclame un supplément de nourriture, cent bras se tendent pour le satisfaire. Gare cependant à celui qui tend la main vers ce ne lui appartient pas, godet ou brin d’herbe, il est rabroué et moqué. Bientôt les hérauts apparaissent, leurs ombres se dessinant sur celles du monastère et des Alpes voisines. Ils croient annoncer la paix avant de s’apercevoir qu’ils sont devancés. Ulrich et Martin se lèvent, reprennent hallebardes et piques. Leurs adieux sont brefs. Ils n’ont guère envie de se revoir.

Partager cet article
Repost0
21 octobre 2020 3 21 /10 /octobre /2020 18:00

Le visage dans le miroir n’est pas le sien. Cet idiot tire la langue, tandis que lui reste sérieux dans ses habits de bouffon. Pour un peu, il secouerait la tête en signe de dénégation, et l’on entendrait ses grelots retentir. Se penchent au-dessus de cet homme trois autres, immenses car réels, eux, et non de papier et d’encre comme lui. Ils sont imprimeur, humaniste et graveur, et leurs noms sont connus dans une Europe qui n’est encore qu’un continent. Ils s’appellent Frobin, Erasme et Holbein, et ils rient de ce fou de papier.

L’imprimeur est le plus prompt à se réjouir. A n’en pas douter, ce livre trouvera son public et son succès. Au contraire, l’humaniste, qui en est l’auteur, se désole qu’il puisse plaire. Il voulait mordre, et voilà qu’il provoque de l’amusement, y compris chez ceux qu’il vise. Il est blessé d’être plaisant, à ce point surtout que c’en est confondant. Se tournant vers le graveur, il demande si la production de celui-ci ne pas va accentuer ce problème.

Les faux fous
Les faux fous

Holbein proteste. Lui ne veut ni charmer ni ravir, il ne cherche ni gloire ni renommée. Ce qu’il veut, c’est rendre hommage à l’essai de son comparse. Il l’a lu, et l’a aimé, car ces écrits l’ont révolté. Il dit encore que seuls les fous peuvent trouver réjouissante une œuvre qui les dénonce. Il insiste encore : ses gravures ne sont que des éloges. De la folie, on ne peut rire qu’à condition qu’elle ne nous touche.

Les faux fous
Les faux fous

Frobin prend la parole. Il assure que ces gravures aideront les pauvres esprits à comprendre les propos philosophiques. L’image supporte le texte, et non ne le surpasse, comme on le voit en les églises sur les vitraux ou sur les murs peints. A basse voix, il demande à Erasme si ce dernier a confiance en lui. Question sans objet, répond l’intéressé, car ce sont les impressions de grande qualité de Frobin qui l’ont fait venir à Bâle.

Les faux fous
Les faux fous

Frobin prend la parole. Il assure que ces gravures aideront les pauvres esprits à comprendre les propos philosophiques. L’image supporte le texte, et non ne le surpasse, comme on le voit en les églises sur les vitraux ou sur les murs peints. A basse voix, il demande à Erasme si ce dernier a confiance en lui. Question sans objet, répond l’intéressé, car ce sont les impressions de grande qualité de Frobin qui l’ont fait venir à Bâle.

Les faux fous
Les faux fous

A ce point de la conversation, un client entre dans la boutique. C’est un autre humaniste, qu’Érasme connaît pour l’avoir croisé à l’université. Il est versé en théologie et, cependant, il sait les autres sciences. Il a des travaux à faire exécuter à Frobin. Pendant que celui-ci prend note dans son livre, le théologien salue Holbein et Érasme. A ce dernier, il déclare avoir été enthousiasmé par la lecture de l’Éloge. Quelle habileté, proclame-t-il, de s’être dissimulé derrière un faux dieu pour faire entendre sa voix véritable. Érasme rétorque qu’il ne sait pas si Folie est si chimérique que cela.

Les faux fous
Les faux fous

Après que le théologien soit sorti, l’imprimeur, le graveur et l’humaniste reprennent leur conseil. Rapidement, ils se mettent d’accord sur la forme finale du livre. Frobin escompte un succès identique à celui de son collègue parisien, qui a imprimé ce même livre trois ans auparavant. Erasme, lui, espère des lecteurs plus attentifs, et davantage sensible à son message véritable : le monde va mal, car les fous qui se croient sages le tiennent en leurs mains.

Partager cet article
Repost0
5 avril 2020 7 05 /04 /avril /2020 18:00

Au milieu des poules, des coqs, des chiens et des lapins qui se courent après, une femme danse. Telle l’almée orientale, elle fredonne un air qui l’inspire, et la fait se mouvoir dans ce grand décor d’herbes, de fleurs sauvages, de bois et d’eau. Sa poitrine et ses épaules nues dessinent dans les airs des méandres invisibles. Elle danse, et elle est seule. Il n’y a que le lac, et les montagnes, en contrebas, pour la contempler. Les autres plient déjà bagage.

S’en inquiète-t-elle ? Combien de fois n’ont-ils pas menacé de partir, de tout laisser ici, de s’en aller quérir un nouveau paradis ? Combien de fois ont-ils tonné contre la légèreté de leurs compagnons, contre la fragilité de leur détermination à créer, ici, un monde nouveau ? Elle y a cru, autrefois, et sans doute y croit-elle encore. Sa danse le prouve. Sur le mont Vérité, chacun semble désormais avoir la sienne.

Un doux rêve
Un doux rêve

Elle lève les bras au ciel, et sa main gauche, lentement, retombe en frôlant son bras droit. Ses lèvres remuent sans qu’un son n’en sorte. On dirait une incantation silencieuse. Prie-t-elle ? Qui prie-t-elle ? Non, elle ne prie pas, cela ne servirait à rien. L’homme seul peut décider et agir pour son bonheur. L’homme seul peut se défaire des contraintes que ses ancêtres lui ont imposées, des siècles auparavant. A force de croire à de faux principes et à de faux dieux, l’homme s’est coupé du monde et de lui-même.

Un doux rêve
Un doux rêve

Subitement, elle arrête de danser. Elle s’assoit, puis s’allonge dans les herbes hautes, à demi nue, et sa chevelure vient couvrir sa gorge. Au loin, elle entend les dernières disputes. Que disent-ils ? Ils répètent les mêmes arguments, ils entretiennent les mêmes rengaines. Certains voulaient simplement se couper de la société moderne et retrouver, en labourant la terre, les sensations ancestrales oubliées. D’autres voulaient fonder ici un homme nouveau et lui donner une nouvelle place dans le monde, égal entre toutes les espèces animales, maillon d’une chaîne et non plus centre de la vie.

Un doux rêve
Un doux rêve

Elle ne perçoit que les éclats de voix. Ils sont terribles, et leur niveau sonore augmente. Se rapprochent-ils, ceux qui autrefois s’aimaient ? Elle regarde le ciel, obstinément bleu, car la nature ne se préoccupe pas des hommes pour s’animer ou s’obscurcir. Ils doivent être plus proches car, à présent, elle entend les syllabes, elle recompose les mots. Partir : c’est ce qu’ils veulent tous. Au Brésil, en Italie, en France, en Allemagne. A croire que l’éden n’était pas ici, à Ascona. Pourtant, ils ont bien fui quelque chose : le progrès, l’industrie, l’asservissement de l’homme. Tout cela était laid.

Un doux rêve
Un doux rêve

Cette laideur qu’ils ont voulu fuir, ils l’ont retrouvée pourtant, sur ce mont Vérité, duquel on voit se déployer le lac Majeur, et le petit port d'Ascona, et les sommets innombrables des Alpes. Ils passent près de la femme, qui demeure allongée dans l’herbe, sans la voir, sans même suspecter qu’elle puisse vivre comme ils avaient voulu vivre, à l’écoute de la nature et à l’écoute de leurs corps, et de leurs désirs. Ils s’invectivent, car ils se haïssent. Car chacun est, pour l’autre, un relaps. Aux temps laïcs, l’hérésie existe toujours.

Un doux rêve
Un doux rêve

Les voilà qui s’éloignent maintenant. Sans doute en est-ce fini de l’utopie du mont Vérité, car ce nom était d’une prétention sans égal, car la vérité ne leur convenant pas, les hommes affirmèrent alors qu’elle n’était pas là où ils pensaient qu’elle fût. Tous ces esprits libres, savants en tous genres, esthètes sûrs d’eux-mêmes, quittent de leur plein gré le jardin du paradis. La femme se relève, regarde autour d’elle : elle est seule, simple élément dans une nature multiple, et non plus membre de la confrérie dominante. Elle retire de ses cheveux les herbes éparses qui s’y sont nichées. Puis elle se met en chemin, vers la ville et ses cheminées sombres. Elle enfilera une chemise prise dans la maisonnée. Elle revient vers la vile vie, qui est aussi vraie.

Partager cet article
Repost0
2 octobre 2019 3 02 /10 /octobre /2019 18:00

Il semblait soudain que le monde entier fut contenu entre ces deux paires d’yeux qui se scrutaient. Que ces deux hommes se détestassent était un fait connu et, somme toute, accepté ; la République de Genève ne pouvait tout de même pas imposer la concorde fraternelle entre tous ses citoyens. Il était cependant curieux de constater quelle était présentement la situation de ces deux êtres. La haine les séparait mais, plus que cela, c’était l’abîme qui menaçait qui impressionnait les acteurs de ce procès : l’abîme qui sépare les vivants des morts.

Jean Calvin venait de livrer son témoignage. Lui, qui était le personnage le plus important de Genève, avait accepté humblement de venir apporter ses lumières théologiques pour éclairer la situation d’un vieux compagnon, croisé au hasard de leurs pérégrinations respectives, devenu ennemi doublement : de la foi et de Calvin lui-même. Michel Servet le regardait comme un dément. La bouche ouverte et les yeux exorbités, il ne lâchait pas du regard celui qui venait peut-être de sceller son destin.

Humaines passions
Humaines passions

Le procureur Colladon décida de reprendre la main. S’adressant directement à Calvin, il lui demanda s’il confirmait l’hérésie supposée de l’accusé. L’accusation était grave et le châtiment serait exemplaire, bien qu’il fallût encore le déterminer. Servet, ce médecin espagnol qui disséquait les corps roides au milieu des étudiants, avait commis plusieurs livres aux théories redoutables et redoutées. D’une voix claire et qui ne souffrait d’aucune hésitation, Calvin confirma. Calvin était le saint et Servet l’hérésiarque.

Humaines passions
Humaines passions

Calvin tourna alors les talons et quitta la salle. Ses pas pesants résonnaient et sur lui pesait lourdement le regard insensé de Servet. Lorsque la porte fut close, Servet se rassit, le visage défait, l’air hagard comme s’il venait de fournir un effort inouï qui l’avait éreinté. Peu à peu, lors de ce procès, il avait été gagné par les ombres et son cœur s’était obscurci de désespoir. En lui cependant brillait encore une lueur. Il priait pour que quelqu’un l’aide. Il suppliait pour une faveur, sinon divine, au moins humaine.

Humaines passions
Humaines passions

Le procureur Colladon égrenait maintenant la liste des accusations. Servet n’attendait pas que celui-ci le ménageât, et pourtant il s’étonnait de la longueur de cette litanie qui retraçait, il s’en apercevait maintenant, ce qu’avait été sa vie. Docte, il avait étudié la théologie et la médecine, l’astrologie et la géométrie. Homme du monde, il avait côtoyé les grands esprits de son temps, et il avait cherché l’appui et surtout la protection des puissants. Critique, il avait écrit abondamment, mettant en doute les fondements de la foi et, partant, de la société. Libre, il s’était attiré les foudres des catholiques et des protestants. A Genève, il connaissait déjà son deuxième procès.

Humaines passions
Humaines passions

Le premier avait donné lieu à une condamnation à mort. Il s’était échappé avant le verdict et, croyant trouver refuge dans la République, il avait été victime de sa naïveté. Calvin, son ennemi juré, était pourtant mal en point dans la cité. On le disait en minorité, mais le Magnifique Conseil n’en avait pas profité. Servet, outil des luttes politiques intestines genevoises, était abandonné. Le défendre, c’était épouser l’hérésie. Calvin, les mains libres, faisait coup double. Condamnant Servet, il s’affirmait à nouveau comme le maître du jeu dans la République.

 

Humaines passions
Humaines passions

A la suite du procès, Michel Servet fut conduit sur une colline qui, lovée dans l'Arve, dominait la cité. Là, un bûcher avait été élevé, dont le bois avait été détrempé par la pluie. A cette vue, Servet se débattit et supplia qu’on ne le suppliciât pas ainsi. Ce fut peine perdue. Et, tandis que les premières flammes vinrent le lécher mortellement, Calvin ne put s’empêcher de regretter qu’en matière de châtiment, ses coreligionnaires ne se démarquassent pas des catholiques. Pis, on offrait là à l’hérésie une passion douloureuse. L’épée eut suffi, dit-il à ceux qui l’entouraient.

Partager cet article
Repost0
30 mars 2019 6 30 /03 /mars /2019 19:00

Ensemble, ils avaient vaincu. Dans les journées les plus difficiles, c’était désormais ce qui les unissait et cette considération était comme un souvenir à ne pas trahir, comme un rappel vigoureux que rien, à présent, n’était impossible. Ensemble, ils avaient vaincu la ville et sa puissance, ses bourgeois et ses industries, ils en avaient anéanti l’armée et pourchassé les survivants dans les forêts sombres du canton.

 

Ensemble, ils formaient la nouvelle assemblée du canton de Bâle-Campagne. Ils siégeaient, et c’était là ce qu’ils avaient toujours revendiqué. Dans l’aréopage, on retrouvait en majorité ceux qui avaient mené le combat par les mots ou par les armes. Se joignaient à eux des pragmatiques, plus discrets durant la guerre contre la ville, qui avaient saisi l’occasion de se porter comme représentants du peuple. Il y avait, enfin, ceux dont les villes n’avaient rejoint le nouveau canton qu’en dernière extrémité, lorsque la défaite de Bâle était officiellement actée.

Les nouveaux sages
Les nouveaux sages

Les premiers temps avaient été glorieux. La ville, défaite et penaude, reconnaissait l’existence d’un nouveau canton. Ce canton, issu de la terre, fait par elle et gouverné par ceux qui la travaillaient, venait de rafler les deux tiers des biens du canton originel. La Confédération tout entière tournait les yeux vers ces hommes longtemps invisibles et, dans le centre du pays, l’espoir naissait chez d’autres paysans, fermiers, artisans, petits bourgeois des vallées à peine urbanisées, dont on reconnaîtrait, bientôt, l’existence aussi.

Les nouveaux sages
Les nouveaux sages

L’instant de gloriole ne put durer bien longtemps. Les problèmes s’accumulaient. Sans la ville, sans la grande Bâle, le canton était pauvre. L’assemblée peinait à trouver les finances pour la moindre de ses politiques et, à défaut de grandeur présente, les gens se réfugiaient dans le souvenir de la lutte qu’ils avaient menée. La ville avait cru imposer ses règles. Bâle avait méprisé ses paysans. Les Bâlois avaient voulu réduire à néant les demandes légitimes de ses propres concitoyens. L’histoire leur avait donné tort.

Les nouveaux sages
Les nouveaux sages

L’accord de séparation conclu avec la ville prévoyait une potentielle réunification. Dans certains villages, certains l’évoquèrent comme une possibilité, avant de se rétracter devant les protestations véhémentes de ceux qui les entouraient. Retourner dans le giron de la ville, c’était cracher sur les morts. Ce serait passer pour des idiots, pour des enfants qui ne savaient pas ce qu’ils voulaient, pour des enfants qu’un caprice a éloigné un temps de leurs parents pourtant aimants. Au parlement, les nouveaux sages éteignirent toute velléité de retour.

Les nouveaux sages
Les nouveaux sages

L’assemblée, toutefois, prenait ses aises. Elle commençait à vivre comme toutes les assemblées de la Confédération : on s’écharpait lors de débats interminables, on dénonçait les positions de l’opposition, on pestait contre les propositions que l’on jugeait sans fondement. Surtout, on voyait les relations se distordre, et les amitiés, fondées au plus fort des batailles, se rompre sans espoir de se reformer. L’ancienne unité se fissurait : des dominants se faisaient jour, des dominés ruminaient leur statut décidément éternel.

Les nouveaux sages
Les nouveaux sages

Ceux de la ville, se sentant ridicules d’avoir été laminés par les armes, se gaussèrent un temps des difficultés des campagnards. Mais lorsque l’hiver vint, et avec lui les pénuries alimentaires, personne ne rit plus au grand conseil de Bâle. Le sang ayant séché et les humeurs s’étant calmées, on réfléchit alors, dans les deux cantons, à la promulgation d’un accord qui, sans heurter les fiertés, garantirait à chacun les conditions de sa dignité. De sages, les nouveaux territoires n’en manquaient pas : il leur fallait donc faire honneur à leur nouvelle réputation. Tout bourgeois ou paysans qu’ils étaient, c’était maintenant à une noble mission qu’ils se destinaient.

Partager cet article
Repost0
25 décembre 2017 1 25 /12 /décembre /2017 19:00

Bien que les lieux fussent désertés depuis un demi-siècle, il pénétra timidement dans l'enceinte. Ce faisant, il se comportait comme si son intrusion dérangeait quelqu'un qui, penché sur une table, travaillerait minutieusement. Il s'arrêta, promena son regard sur les ruines dont il devait faire des relevés, et tendit l'oreille. Non, la rumeur de la ville ne lui parvenait pas.

S'asseyant sur une pierre grosse dont l'emplacement l'intriguait, il sortit son carnet et ses crayons et commença à dessiner. Régulièrement, il se levait et procédait à des mesures, ou bien il allait s'assurer d'un détail puis, revenant à sa place, il retranscrivait respectueusement ce qu'il avait vu. Avant de venir, il avait beaucoup lu ce qui traitait de l'histoire de ce château. Enfant de la ville, il en avait toujours craint la silhouette, haute et lointaine dans le ciel, comme une sentinelle dont on attend que, le jour venu, elle donne l'alerte si un danger se présente.

Par leurs seules présences
Par leurs seules présences

Concentré comme il était, il ne fit bientôt plus attention aux éléments qui l'environnaient : quelques rongeurs passaient, des oiseaux se posaient, le vent se faufilait, l'odeur des pierres chaudes qui flottait dans les airs. Soudain, il sentit une présence. Il se retourna. Personne. Pas même l'un de ces petits animaux qu'il avait surpris en entrant. Plusieurs fois au cours de la matinée, il devait encore ressentir cette impression d'être observé et, à un moment, il crut qu'on le frôlait. Mais il n'en était rien.

Par leurs seules présences
Par leurs seules présences

Il se décida à partir à la mi-journée. La faim le tenaillait et il trouva une place dans une auberge pour se rassasier. Jetant un œil sur ses travaux, il en fut satisfait et les rangea soigneusement. Puis, ayant payé son dû, il reprit son chemin. Il ne songeait plus aux étranges impressions du matin lorsque, ayant cru voir une ombre passer, il en avait éprouvé un frisson avant de s'apercevoir que ce ne fut sans doute qu'un songe.

Par leurs seules présences
Par leurs seules présences

Le château de Valère, auquel il montait, n'en était pas un. Comme son voisin du Tourbillon, il surplombait la ville de Sion dont il était un spirituel gardien. En fait de château, c'était une église, fortifiée certes, mais dont les combats avaient été menés à coup de mots et non point d'épée. Le topographe arriva essoufflé mais, ne voulant pas rester trop tard, se mit de suite à travailler. Son crayon griffonnait déjà avec exactitude les lieux, les places, les aspérités du sol et les caprices du terrain.

Par leurs seules présences
Par leurs seules présences

Une note, puis une deuxième, explosèrent dans la basilique. Tétanisé, il leva les yeux pour deviner qui l'avait ainsi troublé. La composition, mélodieuse, surprenait toutefois par des envolées tantôt tragiques, tantôt gaies, se voulant probablement la musique des espoirs déçus ou exaucés. C'est alors qu'il distingua une silhouette voûtée, à peine discernable dans l'obscurité de la basilique. Pourtant, un homme de chair jouait de l'orgue.

Par leurs seules présences
Par leurs seules présences

Redoutant la rencontre, le topographe patienta. Son croquis demeurait inachevé, révélant un bâtiment aux allures de ruines. Quand le concerto fut terminé, un vieil homme se dirigea droit sur lui, à une allure cependant qui lui laissait le temps de la fuite. Il resta. Le vieillard lui expliqua seulement que l'orgue était le plus vieux au monde et que les sons qui en sortaient n'étaient pas seulement les siens, mais ceux aussi des musiciens des temps passés. Il termina là et partit. Le topographe, décidément ébranlé, en la ville redescendit.

Partager cet article
Repost0
29 janvier 2017 7 29 /01 /janvier /2017 19:00

Flot de sang jaillissant d’un bras coupé net. Hurlement de terreur et de douleur auquel s’ajoutent des centaines d’autres en une seconde ou une minute. Mêlée inextricable d’hommes et de rage, de violence inouïe, de cruauté sans pitié. Épées, épieux, dagues, casques, lances, coutelas. Mille et un moyens d’ôter la vie. Mille et une manières de sauver la sienne pour au moins quelques instants.

La Guerre et la Mort rient de ce spectacle. La Liberté le pleure mais ne le renie pas : elle sait que la débauche sanglante préside parfois à son avènement. Ignorant ces divinités éternelles, les hommes, ces soldats, ces bêtes enragées persistent à tuer et à tuer encore. Lançant la pique et l’estoc, elles rencontrent parfois le fer protecteur et glissent alors vers la chair tendre et vivante. Elles se repaissent, ahuries, du liquide épais et chaud qui se répand au sol.

L'aube des étoiles
L'aube des étoiles

À la fin de la journée, dans la lumière vespérale d’un soleil automnal, tandis qu’un vent frais balaie doucement la place, l’une des armées recule. Et rompt complètement. Débandade. Panique. Nouveaux hurlements de terreur. Les yeux cherchent une issue. Les corps se bousculent, se piétinent, se dépassent et s’entassent, se meurent et gémissent quand le ciel se teint alors d’un jaune pâle et apaisant.

L'aube des étoiles
L'aube des étoiles

La peur anime les uns, la folie guide les autres. Aux blessés qui gisent, un coup, de grâce ou est-ce de punition terrible, est donné. La mort est le seul cadeau que l’on offre alors sur ce champ dévasté. Du moins est-il généreusement distribué. Les fuyards, épithète qui sied et rime aux vaincus du jour et futures proies de la nuit, se dispersent et se perdent. Ils n’osent appeler, dans le crépuscule, les compagnons qui sauront les aider. Ils s’écroulent d’un coup, frappés d’une flèche ou d’un carreau. Ils trébuchent et se noient dans les marécages ; le fer est secondé par l’eau.

L'aube des étoiles
L'aube des étoiles

On clamait déjà que la cité de Sion était libérée, elle qui fut si souvent pillée et ravagée. Avec trois cent des leurs, qui s’accrurent des gens de Berne et de Soleure, les Sédunois avaient arrêté ceux de Savoie. Horde méprisable, que des alliances étranges et obscènes avaient conduit à violer le pays, ces infâmes goûtaient dorénavant un mérité anéantissement. Ils avaient franchi gaiement la frontière : ils reposeraient pour l’éternité loin de leur terre.

L'aube des étoiles
L'aube des étoiles

Des deux seigneurs évêques qui avaient livré bataille, l’un repartait en vaincu, l’autre demeurait en triomphateur. Parmi les plus pieux, d’aucuns en déduisaient qu’au très haut lieu, un choix avait été fait. Les Savoyards refusaient de se croire abandonnés, en plus d’avoir été bousculés. Quant à leur vainqueur, ils rentraient en leurs murs, attribuant leur succès à leur valeur au combat et à quelque protection mystique due là à une médaille, là à une pièce sacrée de bois.

L'aube des étoiles
L'aube des étoiles

Le lendemain, le temps avait changé. Novembre signifiait l’hiver menaçant. Un ciel lourd et gris pesait sur la cité et sur le champ de bataille où demeuraient, agonisant, les blessés ennemis. Les milans planaient, attentifs à la vie qui quittait ces corps désarticulés et sanglants. A l’aube, dans le brouillard pluvieux qui masquait les horreurs de la veille, un râle, soudain, surgit, long et plaintif. Il s’éteignit dans un murmure ; derrière les murs, on célébrait bruyamment la victoire et la naissance d’une indépendance.

Partager cet article
Repost0

Présentation

  • : LM Voyager
  • : Récits de voyage, fictionnels ou poétiques : le voyage comme explorateur de la géographie et de l'histoire.
  • Contact

Recherche

Liens