Récits de voyage, fictionnels ou poétiques : le voyage comme explorateur de la géographie et de l'histoire.
La colère sourd en lui. C’est le grand jour. De toute la nuit, il n’a pas pu dormir. Son cœur semblait vouloir sortir de sa poitrine. Tous ses membres tremblaient d’une excitation jamais connue. Seule sa gorge, sèche comme le lit d’une rivière en plein été, lui rappelait la peur qui l’habitait. C’est le grand jour. La grande bataille. Plus grande encore que toutes celles qu’il a menées. Il en tremble d’excitation. Il en tremble de rage.
Face à lui, son père. Derrière lui, une centaine d’hommes à peine, bien armés. Derrière son père, une autre centaine d’hommes, bien armés eux aussi, certains montés. Entre eux, quelques champs labourés par les paysans qui recevront bientôt le sang nourricier. Derrière lui, une forteresse qu’il a la charge de défendre. Derrière son père, un empire nouveau et immense qui s’étend par-delà les mers, une terre unie qui va du Maine à l’Angleterre.
Il a accepté de défendre Gerberoy. C’est une place forte importante, à la frontière de l’empire de son père. Le roi de France, Philippe, la lui a confiée, car il sait que Robert est un homme de valeur. Il sait que, malgré son sang vif, malgré ses bravades, Robert est un homme de confiance. Robert n’a de petit que la taille, mais il est un vrai chevalier. Il est un homme à la mesure de son père, Guillaume, et les événements d’aujourd’hui le prouveront. En lui-même, Robert est convaincu de cela.
Dans le camp de son père, les hommes ne sont pas prêts. Nombreux sont ceux qui ne portent pas leurs armes. Ils méconnaissent la discipline. Ils mésestiment ceux qu’ils assiègent depuis quelques semaines maintenant. Robert sort de la forteresse avec ses hommes. Malgré le poids de son armure, il n’éprouve qu’une légère ivresse, car il sait que la victoire est sienne, il sait que ceux d’en face ne tiendront pas le choc, il sait que ce soir, il dormira en vainqueur.
Il n’y a pas de temps d’attente. Il n’y a pas de salutations. On se saute à la gorge, on s’agresse, on se taillade. Finalement, ceux d’en face sont plus prêts que ce à quoi on s’attendait. La bataille s’engage. Les forces se mêlent. On ne tue pas forcément, mais on blesse. On ne tranche pas nécessairement, mais on sonne. On hurle, on gémit. Les armes s’entrechoquent, les armures se disloquent, des chevaux hennissent. Robert, à pied, voit son père, à cheval. Il se rue sur lui.
Guillaume n’a pas vu venir son fils vers lui. A droite et à gauche de son cheval, il donne des coups à qui tend la tête. Dans le tumulte, il n’entend pas la harangue que lui adresse Robert, le visage rougi par l’effort et l’effroi. Robert évite un coup d’éperon puis désarçonne son père. Il s’accroche à lui comme un fils dont le père calme une peur incontrôlée, puis il le secoue comme un fils qui voudrait faire entendre raison à celui qui l’a enfanté. Guillaume est à terre. Guillaume est vaincu.
Robert ne peut savourer son triomphe. Des chevaliers le bousculent, encerclent son père, le protègent. Le roi à terre est blessé ; il ne peut continuer à se battre. On crie à la retraite. Robert reste, presque seul, sur le champ de bataille, esseulé, essoufflé. Autour de lui, des râles montent du sol comme des plaintes chthoniennes que seule la nuit habituellement permet d’entendre. Certains ne se donnent plus la peine de gémir. Ils sont morts. Robert voit son père, à l’horizon, qui fuit, secouru par des hommes qui ne sont pas ses fils. Le grand jour se termine.