Récits de voyage, fictionnels ou poétiques : le voyage comme explorateur de la géographie et de l'histoire.
J’étais parti traîner sur les bords de la Liffey. Il était encore tôt, quinze ou seize heures, mais il semble qu’il était trop tard pour trouver du travail. La veille, à l’aube, on m’avait embauché comme portefaix au marché. J’y avais cassé mon dos à coups de pommes de terre noircies et de choux verdâtres. Épuisé, j’avais décidé pour la soirée de lorgner sur les auberges pour un repas chaud et un verre de bière fraîche. J’avais tout bu. Ma bière et mon salaire.
Comme je le disais, je longeais alors la Liffey sur la rive droite. Sur l’autre rive, plusieurs navires étaient amarrés devant l’immense bâtiment des douanes, qui fait se pâmer les jeunes gens épris d’architecture. Pour ma part, je trouve que ce mastodonte n’a rien à faire dans une ville comme Dublin, qu’il y est comme un prince dans un mariage paysan. Ses habits d’or ne peuvent y être tâchés que de boue. Les navires attendaient et moi, je passais mon chemin.
L’eau placide et boueuse me dégoûta soudain. J’eus envie de revenir vers la ville, de sentir son sein chaud contre mon corps perclus de fatigue et de douleurs, car je m’étais battu, la veille, avec l’un de ces jeunes messieurs qui aiment à s’acoquiner dans les quartiers les plus chauds de la cité. Évidemment, ils retournent ensuite chez eux, dans leurs demeures cossues où, si le domestique s’avise de leur faire remarquer leur tenue déplorable, ils le congédient qui d’un verbe un peu haut, qui d’un geste de la main, qui, même, d’un seul regard noir envahi de haine et de morgue aristocratique.
Le coquin m’avait cherché. Avec ses amis, il se moquait de mon allure, certes pauvre, mais que j’estimais digne toutefois de ces bouges où l’accumulation d’alcool vous fait oublier votre état dans la société. A trois ou quatre, car le courage chez ces bougres s’additionne à grand peine, comme quand un groupe de manants met en commun sa richesse pour acheter un quignon de pain, ils se mirent à m’insulter, à s’étouffer de ma prétendue pestilence, à me jeter même des pièces de cuivre pour que je veuille bien m’éloigner. Mon poing, indépendant de ma volonté, a alors rencontré la figure du plus proche.
Son nez s’est mis à saigner abondamment. Ses camarades, se souvenant de leur prétendue supériorité, se jetèrent alors sur moi et me rossèrent. Dans la tourmente, je me débattis comme un beau diable, moulinant et cognant au hasard puis je m’enfuis, me heurtant aux murs que, mon visage tuméfié, je ne voyais pas. Lorsque les plaies de mon corps et le feu dans ma poitrine se furent calmés, je rentrai chez moi, ne croisant que quelques créatures de la nuit que ma jeunesse avait trop souvent fréquentées.
C’est pour cela que, ce matin-là, je me levai fort tard, effrayé par la dispute vociférante de mes voisins de l’étage inférieur. La Liffey m’était apparue comme un havre de paix : je la retrouvai puis la trouvai franchement ignoble, alors je revins vers le cœur de la ville. J’arrivai près du Trinity College. Les étudiants en sortaient, vêtus à la dernière mode. Frères de nation mais traîtres de religion, ils représentaient fièrement la domination britannique, cependant que chacun qui les croisait dans la rue se damnait de ne pouvoir mettre leurs têtes bien coiffées au bout d’une pique. Moi, le catholique, soutint le regard de plusieurs de ces maudits protestants. Les postes les plus prestigieux de l’empire leur étaient promis ; quant à moi, c’était à la misère et à l’impossible survie qu’on m’avait destiné.
L’université leur était réservée et si mon pied franchissait la ligne, je ne doutais pas que sur la minute, il soit coupé. Mais tandis que je me tenais là, observant avec quelle distinction ces hommes comptaient prendre le pays sous leur protection, je reconnus mon coquin de la veille. L’œil au beurre noir et la lèvre fendue, il me vit et, sans même une moue méprisante, il revint vers ses amis. Je le savais troublé, mais il me savait impuissant. La frontière entre nous tenait là, dans son regard indifférent.