Récits de voyage, fictionnels ou poétiques : le voyage comme explorateur de la géographie et de l'histoire.
Dans l'escalier, les voisins entendirent un grand chahut. Cela semblait, aux oreilles des vieilles occupantes du deuxième étage, comme un bruit de déflagration. Elles furent si impressionnées, et si inquiètes de ce que cela pouvait être, qu'elles sortirent leurs trois têtes blanches et qu'elles jetèrent un œil craintif vers le bas de la cage. Mais déjà, la porte venait de claquer, troublant une fois de plus le silence habituel des lieux. Ça devait être, se rassuraient-elles, le petit du troisième.
Le petit, justement, était recherché à ce moment même par sa mère. Laquelle, s'agaçant, demanda à sa sœur, d'un ton qui ne souffrait aucune hésitation, où se trouvait donc ce diablotin. La sœur, lasse de rendre des comptes pour ce filou, répondit un comme d'habitude qui ne souffrait pas, lui, qu'on insiste davantage. La mère se précipita à la fenêtre, ouverte, et balada son regard dans la rue : mais son petit, déjà, avait disparu.
Ils furent plusieurs à le voir se dépêcher alors que six heures, à l'église, sonnait. Toutefois, se rapprochant du centre où était l'abbaye depuis mille ans au moins, il se détendit et ralentit son pas. Le boucher nota que le petit souriait tandis qu'à la mercerie, on précisait que c'était plutôt un rictus. Le boulanger dit à son apprenti de se méfier. Quant au cordonnier, il était d'ores et déjà prêt à sortir de son atelier pour montrer au jeune de quel bois il se chauffait.
La rumeur, c'est vrai, précédait le petit. Erreurs, bêtises, méfaits : on s'entendait entre bonnes gens pour le désigner responsable. Garnement, chenapan, vaurien, voyou : on hochait la tête de dépit en le désignant coupable. Du reste, on s’enquérait assez peu de la vérité et, sitôt que cela était plausible, on désignait du doigt le garçon mal réputé. Ses parents eux-mêmes, du pire, le savaient capable sans qu’on leur eût apporté une preuve de ses agissements déjà condamnés.
Droit dans ses bottes, le sifflet aux lèvres et le képi enfoncé sur la tête, le garde-champêtre vit le gamin tourner à l’angle de la rue vers l’abbaye. De sa main gantée, il frisa sa moustache et décida d’aller voir au plus près. Le gosse s’était arrêté et il fouillait dans ses poches. Le représentant de la loi s’approcha, mit la main sur son épaule, le questionna sur ce qu’il fabriquait là, à une heure proche du dîner. De loin, on vit le garçon répondre quelque chose à l’agent qui, visiblement satisfait, repartit faire le guet.
Il fallait qu’il se décide. Sa mère, chez lui, l’attendait et, à coup sûr, crierait un peu quand il rentrerait. Son père, il ne fallait qu’il soit au courant de l’escapade ou alors, il n’en doutait pas, le savon serait plus fort. Mais ce qu’il redoutait plus encore, c’était ce que son père appelait d’un ton grave les conséquences. Elles seraient terribles pour lui, puisque si l’on découvrait ce qu’il avait fait, on le mènerait au pire endroit où un petit garçon puisse se trouver.
Mais la tentation était trop grande, alors le garçon poussa la porte. Derrière le comptoir, deux ouvrières mettaient dans des boîtes de fer le doux bonbon qu’il était venu acheter. Il en connaissait les secrets : une graine d’anis enrobée de sucre et qui croquait sous la dent à l’ultime moment. Le garçon sortit sa propre boîte, cabossée et dépolie sur laquelle se lisaient encore les lettres de Flavigny. Reprenant sa monnaie, il fila aussitôt. Son père n’était peut-être pas encore rentré.