Récits de voyage, fictionnels ou poétiques : le voyage comme explorateur de la géographie et de l'histoire.
Jamais la route de Paris ne lui avait semblé si cahoteuse. La voiture qui l’y conduisait, de laquelle il était déjà le prisonnier, semblait se faire une obligation que de buter sur chaque obstacle, petit ou grand, que la route recelait. Paul Poisson avait encore belle allure, le port altier et le vêtement doré, et d’ailleurs il ne soupçonnait pas que son arrestation ne soit pas, de façon sûre, une erreur. Car il avait servi le roi, et donc l’État, bien que, évidemment et avec fort peu de discrétion, il avait aussi servi sa propre personne.
La veille encore, c’est au château de Champs qu’il avait dîné. Un dîner fort humble, au demeurant, où il avait invité une vingtaine de convives autour d’une table où les ors et la finesse de la vaisselle suscitaient l’admiration au moins autant que la délicatesse des mets et la profusion des vins. On avait mangé jusque fort tard, épuisant jusqu’au dernier domestique, vidant jusqu’à la dernière bouteille.
La voiture approchait de Paris. En ce matin déjà doré d’un été prometteur, la voiture progressait de plus en plus difficilement. Les paysans de la plaine Saint-Denis accouraient vers la capitale avec leurs chargements de légumes et de fruits, chacun attentif à ce que rien ne soit dérobé ou que rien ne tombe de la charrette modestement chargée. A la vue de ces victuailles en devenir, Paul Poisson ne saliva pas. Il avait trop mangé la veille. Et les événements de la matinée lui coupaient l’appétit.
La voiture entrait péniblement dans la capitale du royaume. Paul Poisson songeait aux amitiés qui lui seraient utiles. A plusieurs reprises, Monsieur avait dîné dans cette charmante maison de campagne qu’était Champs. Le frère du roi avait goûté les broderies exquises, les soies et les boiseries raffinées qui peuplaient encore le château. Les meilleurs artisans s’étaient déplacés pour satisfaire le goût de Poisson. Généreux, ce dernier l’avait été pour les moindres pièces de la demeure.
On entrevoyait maintenant la Bastille. Fièrement campée sur ses grosses tours rondes, la prison faisait l’effet d’un terrible retour en arrière, au temps des rois les plus barbares, au temps des penchants les plus mesquins. Le cœur de Paul Poisson palpitait pour de bon, car il savait qu’il n’aurait probablement guère l’occasion de s’expliquer sur toutes ses manœuvres financières. Il s’indignait véritablement : les charges qu’il avait payées l’avaient presque ruiné, et cela au bénéfice du roi. Maintenant qu’il s’était refait, certes avec succès et promptitude, mais pas sans honneur, on tâchait de le tondre à nouveau.
Paul Poisson comprenait bien, cependant, que son cri resterait – il le devait ! – intérieur. Les portes de la Bastille s’ouvrirent et le vacarme de Paris se tut soudain. Il se rappelait les soirées où le beau monde accourait. Dans la grande salle, tout le monde se taisait soudain lorsqu’il faisait son entrée. Sans l’imposer (cela aurait été trop vulgaire), il aimait ce cérémonial. Il l’avait observé dans sa jeunesse lorsque, laquais pour un traitant, ce dernier faisait irruption dans un foyer qui était en dette. Paul Poisson se refusait à croire que cela lui était désormais interdit.
Un garde-chiourme l'attendait devant une table de bois usée. L’atmosphère sombre et humide ainsi que l’air mauvais de l'homme inquiéta Paul. Mais il se ravisa : la promesse d’un cadeau attendrissait le cœur de tous les hommes. Soit qu’il le niait soit qu’il ne s’en souvenait plus, Paul Poisson omettait de penser que, de biens, il était dépourvu. Les hôtels parisiens, les maisons, les charges et, surtout, Champs-sur-Marne, tout cela ne lui appartenait plus. Laquais il était, prisonnier il était devenu.