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25 août 2021 3 25 /08 /août /2021 18:00

Miss Margaret se sent mieux. Tout à l’heure, sur la promenade qui longe la mer d’Irlande, elle a remis cette petite insolente à sa place. Plusieurs personnes de la bonne société de Criccieth ont assisté à la scène. Sous prétexte que c’est épouse de conseiller municipal, ça se permet d’élever la voix dans la rue, et ça se moque des vieilles gens. Et ça porte une tenue, par-dessus le marché, dont une pauvresse de Londres n’aurait pas voulu. C’est vrai qu’ici, les gens se contentent de peu.

Personne n’approche tellement Miss Margaret. C’est le respect, sans doute, moins dû à elle qu’à la fonction de son mari. Premier Ministre, vainqueur de la guerre, c’est vrai que ça en jette pour les petites gens de la côte galloise. Miss Margaret n’a pas fait autre chose que rappeler le pedigree de son époux à l’insolente. Peut-être a-t-elle été un peu rude, toutefois, et un doute commence de lui compresser la poitrine. A soixante-dix ans passés, ce n’est jamais bon.

L’autre chemin
L’autre chemin

C’est pourtant avec une grande joie que Miss Margaret passe l’été sur la côte. Londres est si grande, si sale, si pleine de monde ; c’est une ville haïssable où le seul remède à l’indifférence se nomme méchanceté. Comme Criccieth lui paraît paisible, et aérée avec cela. Les gens d’ici vous connaissent, vous respectent. Hormis cette peste, évidemment, que Miss Margaret a bousculée accidentellement. Un enfant jouait avec son chien et, tout à sa joie, il n’a pas vu Miss Margaret, elle l’a laissé passer avec un sourire attendri et, en reculant, elle a écrasé le pied de cette femme odieuse.

L’autre chemin
L’autre chemin

La plus fameuse cocue du royaume. Voilà ce qu’a dit cette femme, devant des gens que Miss Margaret connaît depuis des lustres. Eh quoi, ce n’est tout de même pas sa faute si le Lloyd George aime à courir les jupons. Il en est un, surtout, auquel il est demeuré attaché, depuis plus de vingt ans. C’était d’abord, pour Miss Margaret, un affront personnel, puis l’objet d’une inquiétude, un synonyme de solitude, et enfin un fait, imposé, et qui, à vrai dire, n’a rien changé de la situation conjugale. Cette infidélité a révélé la vacuité de leur mariage.

L’autre chemin

Pour une femme du peuple, même pour cette épouse de conseiller, les choses seraient plus simples. Le mari va voir ailleurs : il s’en cache ; si cela se sait, il en a honte, comme son épouse et son amante. Mais, pour Miss Margaret, la honte est tombée toute entière sur elle. La presse en a fait ses choux gras, et les bonnes gens du pays de Galles ont aussi bien ri à la mésaventure arrivée à la fille du pays. Un Premier Ministre, ça n’a honte de rien, et surtout pas d’avoir gagné la guerre. Miss Margaret a profité cette renommée, aussi. Elle peut bien supporter un petit écart.

L’autre chemin
L’autre chemin

Miss Margaret rentre maintenant chez elle. Sa maison n’est certes pas la plus grande, mais elle fait partie de ces demeures que les gens, le dimanche, désignent et admirent lors de leur promenade. À quelques miles à l’ouest se trouve la ferme natale. Margaret pense souvent à ses parents ces derniers temps. Ils n’étaient pas riches, mais ils pouvaient se montrer en ville sans baisser les yeux, et ils ont pu marier leur fille à un jeune avocat en vue. À tout bien considérer, il n’y a pas bien long entre la ferme des origines et la maison bourgeoise. Seulement, la ferme surveillait les champs placides tandis que la maison domine les flots déchaînés.

L’autre chemin
L’autre chemin

La part du chemin que Miss Margaret a accompli en propre, quelle est-elle ? A-t-elle quelque mérite dans la situation qui est la sienne ? Miss Margaret est sans doute restée trop longtemps dans l’ombre, et désormais son droit à la lumière lui est dénié. L’insulte publique qu’elle a subie, à l’instant, n’est rien par rapport à tous les reproches qu’elle s’est fait, elle-même, durant toutes ces années : pour avoir suivi son époux dans une ville qu’elle déteste, pour avoir accepté ce qu’elle-même condamnait. Tout se tait enfin, dans le confort du salon. Depuis le bow-window, la vue est décidément somptueuse.

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