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12 novembre 2021 5 12 /11 /novembre /2021 19:00

Le père de Des Rosières avait combattu les Anglais à Fontenoy. Tous les soirs, les histoires que nous contait son fils nous tenaient éveillés longtemps après l’extinction des feux. Nous nous disputions silencieusement, dans la peur d’être découverts, à propos de chaque épisode que rapportait Des Rosières. L’imagination de celui-ci semblait inépuisable. Un soir, son père avait mené la charge de cavalerie ; un autre encore, il avait résisté, à un contre cent, à l’infanterie anglaise. Nous écoutions, fascinés et penauds. Nos pères à nous n’avaient rien de héros.

Nous étions pourtant tous de nobles extractions. Pauvres, nos familles nous envoyaient dans ces collèges royaux et militaires où nous devions être formés au métier des armes. Tous, nous venions de pays très divers, que nous ne retrouvions qu’à l’été et où, pendant quelques semaines, nous rendions compte à nos pères de nos progrès. La camaraderie n’allait pas de soi ; nous avions nos rivalités et nos luttes, nous profitions des séances d’escrime pour nous mesurer et pour connaître nos premières gloires. Selon les jours, Thiron était notre Fontenoy ou bien notre Rossbach.

Aux champs l’honneur
Aux champs l’honneur

Parmi tous nos compères, il en était un qui ne se mêlait jamais à nos jeux. Son nom – De Crino – était raccourci et transformé en Ducrin, qui était une manière de rappeler la tenue paysanne dans laquelle il était arrivé au collège. Ses sabots et son bonnet de crin avait fait rire jusqu’aux professeurs. Ducrin n’excellait en rien, sinon en italien, sans mérite cependant, car ses origines le prédisposait aux sonorités latines. Il désespérait les professeurs d’allemand et ceux d’escrime, et faisait se fâcher le maître de mathématiques. Celui-ci, qui était un savant fort connu à la capitale, se lamentait devant nous qu’il devait enseigner à des ânes. Nous rîmes : l’âne était un animal à crin.

Aux champs l’honneur
Aux champs l’honneur

De tous, Ducrin se tenait à l’écart. Pour entendre le son de sa voix, il fallait l’interroger avec insistance, et il soufflait ses réponses en quelques mots. Une fois, il s’était confié à D’Harcourt. Son père vivait dans une gentilhommière délabrée. Le matin, il buvait le lait de chèvre et allait soigner les bêtes. Il avait pour passion les cultures, au sujet desquelles il disserta auprès de D’Harcourt pendant une heure. Ce dernier nous rapporta la chose. Des jours durant, nous imitâmes les accents paysans de nos pays respectifs.

Aux champs l’honneur
Aux champs l’honneur

Un matin, tandis que nous sellions nos montures avant de nous rendre au manège, nous remarquâmes l’absence de Ducrin. Les surveillants furent mis en branle, comme une petite armée. Leurs imprécations promettaient à Ducrin les châtiments les plus durs, et il ne fut pas étrange qu’il ne se montrât point. La journée passa cependant sans qu’aucune nouvelle de lui ne nous parvint. Ducrin avait disparu, et nous fûmes nombreux à songer, la nuit, aux dangers qu’il courait. Nos frayeurs se mêlaient à notre envie et, quelque part, nous étions honteux que, de nous tous, il fut le premier à éprouver sa bravoure.

Aux champs l’honneur
Aux champs l’honneur

Ducrin revint deux jours plus tard. Il était accompagné de deux paysans percherons, chez qui il avait passé les deux nuits. Les braves gens furent remerciés, et Ducrin fut châtié. Vingt fois, son dos éprouva l’humiliation du fouet. Peut-être un peu bêtement, nous en fûmes jaloux car, malgré les onguents, Ducrin porterait à vie les stigmates d’une glorieuse guerre intérieure. Par la suite, il nous fut impossible de lui soutirer quelque parole que ce fût. À la fin de l’année, il retrouva de l’entrain, mais toujours, ces preuves de vie sur son visage apparaissaient dans les secrets des recoins et des ombres. Aucun de ceux qui les surprirent ne trahirent ces moments.

Aux champs l’honneur
Aux champs l’honneur

Le père de Ducrin arriva au collège au début de l’été. Il s’entretint avec l’abbé directeur durant un après-midi entier, et il ressortit accablé. Le destin d’un Ducrin dragon s’était dissous dans les déboires d’une année de désespoir. La nuit qui précéda son départ fut étrangement silencieuse ; Des Rosières lui-même demeura muet, laissant son père sans couleurs à défendre ni Anglais à maudire. Un mois mois tard, notre promotion se sépara et, à la rentrée suivante, nous ne revîmes pas Ducrin. Sans doute préféra-t-il demeurer en ses champs pour ordonner des régiments de choux et de navets. Quant à nous, le devoir et la morale nous appelaient. Au service du roi, nous nous étions promis.

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2 mai 2021 7 02 /05 /mai /2021 19:35

Du bout des doigts, elle effrite un peu de terre. Inhabituelle pour elle est cette position accroupie, au plus près du sol. Veut-elle s’humilier, ou simplement se rappeler que c’est de cet élément qu’elle tient richesses et honneurs ? Dans sa paume, elle tient encore un peu de cette terre qui est maintenant sienne. Sa peau blanche que les onguents et les poudres cajolent d’ordinaire est désormais ternie. Ses yeux s’embuent de larmes. Sa gorge se noue et ses entrailles se contractent. Dans sa poitrine, un grand vide.

Elle reste là, avec ses mains brunies. Veut-elle s’enterrer elle-même, ou cherche-t-elle seulement à s’imprégner de ce domaine dont elle est la nouvelle maîtresse ? A ses côtés, le maître jardinier garde les mains nouées. La terre est bonne, madame, bien meilleure qu’à Chenonceau. On y fera de beaux jardins, madame, et des plantes magnifiques y pousseront. Aussi vrai que je suis maître jardinier, ici sera le maître jardin.

Bien malgré elle
Bien malgré elle

L’homme parle tout en prophéties et en superlatifs, il n’a le sens de la mesure que dans son art et sa bouche est plus malhabile que ne le sont ses mains. La dame de Chaumont ne regarde pas le maître jardinier. C’est un homme doux, pourtant, envoyé ici par l’un des amis de la dame. Où qu’elle regarde, elle voit de la douceur : dans l’écoulement lent des eaux du fleuve, sur les pentes des coteaux, au loin vers les cimes des forêts environnantes. Une chose douce, pourtant, lui manque ; ce sont les mains de son amant.

Bien malgré elle
Bien malgré elle

Il était roi, il n’est plus que mort. Elle était sa dame, elle est haïe. Combien de fois a-t-elle maudit et la lance et la main qui la tenait, ces objets démoniaques qui lui ont arraché l’être aimé ? Comme preuve de son amour, il lui avait offert un château, auquel elle avait adjoint un pont fait galerie. Elle n’a même plus cette consolation. L’épouse, la reine, la légitime lui a enlevé ce cadeau. A la dame, la reine a donné Chaumont en guise de compensation.

Bien malgré elle
Bien malgré elle

La dame s’est relevée. Elle donne des ordres au maître jardinier, elle veut ceci et elle veut cela, des aménagements, des travaux, des hommes à la peine pour consoler la sienne. A un moment, elle semble renoncer. Que ferait-elle d’une forteresse pareille ? Au diable tout cela. Le maître jardinier a raison. La terre est bonne, les revenus des alentours sont supérieurs à ce qu’elle obtenait de son pont sur le Cher. Que les travaux commencent sans tarder.

Bien malgré elle
Bien malgré elle

La dame s’en retourne au château. Où qu’elle regarde, elle est seule. Aucune courtisane ni aucun soupirant ne vient la déranger. Elle n’a que ce château, plaisant au demeurant, mais dont elle n’a que faire. Un hiver, même un automne, serait terrible ici. Et que dire d’un été, sans fêtes ni amusements, sans confidence, sans la chaleur d’un autre corps, sans le souffle court d’un homme dans son cou, sans une main qui presse la sienne dans l’espérance d’une nuit à deux ? La forteresse est solide, mais quoi qu’elle y fasse, elle est vide.

Bien malgré elle
Bien malgré elle

Les pas de la dame résonnent dans les salles. Elle passe sans s’arrêter, tandis qu'on s’y affaire pour placer meubles, tapisseries et tableaux. Le souvenir d’une vie pas si lointaine tente de retrouver une matérialité superficielle. En ce lit elle fut aimée, sur cette chaise manteaux et vestes lourds de secrets furent déposés. Le maître jardinier suit la dame pour lui demander des précisions quant aux souhaits exprimés. Quand elle le voit enfin, elle ouvre la bouche, ne dit rien, puis exige qu’on range tout, qu’on prépare la calèche, qu’on y monte les malles. La dame veut rentrer chez elle. Ici, c’est encore chez sa rivale.

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27 octobre 2020 2 27 /10 /octobre /2020 20:10

Tout était parti d’une question innocente. Jacquot avait demandé si les curés juraient. Chacun des garçons avait un avis sur la question : tantôt c’était une évidence, car les curés étaient des hommes comme les autres, tantôt c’était une abomination, car tout de même, ils livraient la parole divine, qui ne devait sûrement pas se mélanger aux immondices verbaux. Ernest avait eu alors une idée. Comme le disait l’instituteur, M. Véron, on allait expérimenter.

Parmi la centaine d’enfants qui peuplaient la colonie agricole de Bonneval, les jeunes filles avaient pour meneuse une certaine Valentine. Fernande, de son état-civil, avait décidé de s’attribuer un autre patronyme, trouvé dans l’un des contes que renfermait la maigre bibliothèque de l’instituteur. Par sa personnalité, elle galvanisait les filles et terrorisait une grande partie des garçons. Elle fit aussitôt sienne l’idée d’Ernest. Celle-ci consistait, tout simplement, à enfermer le curé dans la sacristie de la chapelle : c’était le soumettre à une épreuve.

Pousses sans racines
Pousses sans racines

L’opération demandait cependant un peu de préparation. La colonie, installée entre les murs de l’ancienne abbaye, comptait une quinzaine d’adultes, pour chacun desquels il fallait s’assurer qu’ils n’interviendraient pas. Ernest déclara que trois enfants suffiraient pour occuper les sœurs à l’infirmerie : ils n’auraient qu’à simuler des maux de ventre. Derechef, Valentine désigna des garçons qui protestèrent, et demandèrent pourquoi elle ne montrait pas l’exemple. Valentine répondit qu’elle n’était jamais malade. Elle soupira que l’on devait tout de même rester crédible.

Pousses sans racines
Pousses sans racines

A la suite de quoi, le chef de culture et le maître jardinier virent venir à eux une dizaine d’enfants pour cueillir choux et salades. C’était un ordre de Valentine mais les deux horticulteurs y virent là un signe, un miracle. Les terrassiers en reçurent, eux aussi, pour creuser les fondations de la future remise ; il avait fallu forcer les volontaires, car c’était un travail pénible. Les terrassiers eux-mêmes eurent un doute quant à la bonne volonté de ces zigotos.

Pousses sans racines
Pousses sans racines

Pour l’instituteur, Valentine envoya Adélaïde afin de le questionner sur l’appareil productif agricole français. Sur ce sujet, M. Véron était intarissable et Adélaïde d’une curiosité étonnante. Enfin, on excita deux garçons pour qu’ils se battent : séparés par les deux surveillants, ils furent conduits devant le directeur. Enfin, la voie était libre et le père Benoît, dans sa sacristie, pouvait être éprouvé. Restait à décider qui aurait la lourde tâche de l’y enfermer. Cette mission réclamait audace, adresse et discrétion. Si l’on était vu, on risquait alors une très lourde correction.

Pousses sans racines
Pousses sans racines

Ce fut un dénommé Étienne qui se porta volontaire. Nul n’en fut surpris, car le garçon était connu dans la colonie pour se mettre régulièrement en avant. À son arrivée, lors du repas dans la salle commune, il avait ainsi affirmé connaître ses parents, chose impossible par ailleurs pour tous les autres pensionnaires : tous étaient des enfants abandonnés. Il se vantait aussi d’avoir été placé dans presque toutes les colonies agricoles que comptait la République, et il citait les noms de bourgs improbables où il avait usé tant ses fonds de culotte que la patience des personnels. Étienne courut à la porte de la sacristie, prit la clef et ferma à double tour. Le tour était joué.

Pousses sans racines
Pousses sans racines

Au bout de vingt minutes, le père Benoît tenta de sortir. Il tira, força, poussa, même, secoua vigoureusement, mais, évidemment, rien n’y fit. Alors, à la grande satisfaction des enfants, il jura. Des mots orduriers, que les enfants ne connaissaient pas tous, peuplaient maintenant la bouche de ce guide moral. Valentine elle-même n’en revenait pas. Toute à sa stupéfaction, elle ne vit pas arriver les deux terrassiers que le nombre ahurissant de volontaires avait alertés. Le père Benoît fut libéré et les enfants punis. Mais le châtiment fut doux à leurs yeux, car ils se savaient égaux aux hommes de bonne volonté.

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11 avril 2020 6 11 /04 /avril /2020 18:00

Mon père m’avait prévenu qu’à Bourges, je croiserais l’homme le plus riche du royaume. D’ailleurs, c’est auprès de lui qu’il m’avait envoyé, pour le représenter, car il souhaitait autant me récompenser qu’offrir un modèle à ma jeune et féroce ambition. A vingt ans, j’avais déjà garanti pour mon père de nombreux contrats avec les cités italiennes. J’arrivai dans l’ancienne capitale, l’œil aiguisé et l’esprit avide.

A Bourges, je logeai chez un ami de mon père, dans une maison bourgeoise qui me fit mauvaise impression. Les affaires de cet ami périclitaient, et j’appris plus tard que la cause de cette déchéance résidait précisément dans les succès de cet homme richissime auprès duquel j’allais représenter mon père. La maison de l’ami était vide, et même son sourire, lorsqu’il m’accueillit, était triste. Je pris prétexte de vouloir découvrir la ville pour m’enfuir.

L’or en pierre
L’or en pierre

La maison, ou plutôt le palais, de l’homme le plus riche du royaume était encore en construction. La façade était, pour ainsi dire, invisible, car une armée d’ouvriers, artisans et manœuvres s’y affairaient. En prêtant l’oreille, j’entendis des sonorités provençales qui me rappelaient mon enfance, et même quelques parlers italiens que j’avais maniés lors de ma récente expérience. Plein d’assurance, j’entrai et demandai à ce qu’on m’annonçât. On me conduisit alors dans une antichambre où deux hommes attendaient déjà.

L’or en pierre
L’or en pierre

En les toisant, j’étais convaincu que j’allais faire bonne impression. Mes habits de brocart tranchaient franchement avec la pauvreté des tissus qu’ils osaient porter. La soie de mes bas provenait d’Orient, où mon père avait envoyé un navire l’an passé. Ma visite était attendue, aussi je n’eus pas à attendre longtemps. Le maître des lieux apparut bientôt et, ouvrant les bras, il me souhaita la bienvenue. Son sourire disait sa bonhomie mais ses yeux trahissaient son appétit.

L’or en pierre
L’or en pierre

Ses premières paroles, je ne les entendis pas. Il s’agissait probablement des politesses d’usage, auxquelles mes hochements de tête semblaient apporter une réponse parfaite. En vérité, je découvrais avec stupeur les intérieurs de ce palais grandiose. Chaque pièce était merveilleusement décorée, meublée, peinte et tapissée ; des objets de toutes origines s’y trouvaient. C’était ses voyages, et c’était ses conquêtes. Il avait rassemblé le monde ici.

L’or en pierre
L’or en pierre

Je perçus alors la réalité de notre relation future. Il serait le prince et je serais l'ambassadeur. Je le regarderais, étendant la main et la voix sur une cour nombreuse dans laquelle je ne serais qu’un observateur. Il vit mon émoi. Se tournant vers moi, il se mit à sourire et, tel un père, empoigna solidement mes deux épaules avec ses mains. Toutes ces richesses m’étaient accessibles, me confia-t-il, aux seules conditions d’un travail acharné, d’un peu de chance et d’une aisance de diplomate. Il fallait aussi savoir perdre, parfois. Lui le savait.

L’or en pierre
L’or en pierre

Il se mit à me conter ses innombrables réussites, et à nommer toutes les terres et toutes les cités où son nom était vénéré. Le roi lui-même lui devait beaucoup, car il avait permis, par ses finances, la reconquête des duchés autrefois perdus. Il ajouta que ma Provence lui était presque acquise, hormis mon père qui continuait de lui résister. Devenu proie, j’étais aux abois, car j’avais compris que, me tenant, il me montrerait la vraie grandeur, celle que mon père n’avait su atteindre. Mais il me fascinait, et ses promesses me stupéfiaient davantage que ses menaces à demi-mot prononcées.

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8 octobre 2019 2 08 /10 /octobre /2019 18:00

Un rayon de soleil frappe les pavés de pierre. Il a suffi d’une étroite ouverture dans le mur épais pour qu’il trouve son chemin. Sous les murs voûtés ricochent quelques ondes graves qui s’évanouissent rapidement dans le silence. A demi-mots, on parle. Il fait à peine jour et des hommes, en ce lieu, travaillent déjà. Ils sont réunis, tous les trois, et leur coule et leurs bas les protègent de la fraîcheur de l’air matutinal.

Devant eux, sur le lutrin, un parchemin est exposé. C’est une grande feuille dont on a commencé à noircir le moindre espace. La vie d’un saint s’y déroule, depuis sa naissance miraculeuse jusqu’à sa mort en martyr. On lit les bienfaits qu’il a distribués autour de lui, à des proches ou à des inconnus, tous venus le quérir. Le souffle d’une vie qui devient légende surgit dans les infimes interstices qui séparent les mots. Le parchemin est précieux. Même le sens de l’épique ne saurait le gâcher.

Le cri du calame
Le cri du calame

Le copiste, l’enlumineur et un autre moine chuchotent vivement. Tour à tour, ils se penchent sur le parchemin. Le troisième moine est en retrait des deux autres. C’est le frère abbé, qui écoute et qui tranche, le moment venu. L’enlumineur semble ennuyé. Le copiste n’a, semble-t-il, pas laissé assez de place pour l’enluminure. Le copiste pensait davantage à une belle lettrine mais, là encore, l’enlumineur se désole. Elle sera si simple que cela ne vaut peut-être même pas le coup qu’il s’y attelle. Au fond de la grande pièce, une porte s’est ouverte.

Le cri du calame
Le cri du calame

L’abbé a l’habitude de ces jérémiades murmurées. Son abbaye de Fleury est l’un des centres intellectuels du monde. On y recopie des livres par dizaine chaque année. La vie des saints, la règle des hommes et les récits des Anciens. On y reproduit aussi les pensées des hommes du temps, ceux qui approchent l’empereur et façonnent l’Église. Pour chacun de ces livres, un débat est livré : le texte ou l’image ; l’intelligence ou la beauté. Près de l’abbé s’approche un jeune oblat qui vient de la porterie. Il porte un message.

Le cri du calame
Le cri du calame

L’abbé le sait : les choses ne sont jamais aussi simples. Dessiner une lettrine ou une enluminure demande de vives qualités d’esprit, que ce soit pour le choix du thème ou celui des couleurs. Pareillement, un texte brille autant par sa profondeur que par sa musicalité. D’un regard, l’abbé autorise le messager à parler. Les deux autres moines se taisent. Une voix tremblotante et étouffée s’échappe alors de la jeune gorge. Au même moment, un nuage passe ; le rayon de soleil disparaît.

Le cri du calame
Le cri du calame

Le copiste et l’enlumineur se regardent, inquiets. Le messager vient d’annoncer l’arrestation de Théodulphe, évêque d’Orléans et fondateur de l’abbaye. Les sombres affaires des hommes ont donc pris un porteur de lumière, résumé l’abbé. D’un regard, encore, il congédie l’oblat. Le bruit des sandales résonne dans la vaste salle, puis la porte grince, et se referme sourdement. La salle est close. Les trois hommes, à nouveau isolés, se remettent au travail.

Le cri du calame
Le cri du calame

La discussion reprend. Le copiste et l’enlumineur jettent des regards furtifs vers l’abbé qui, impassible, en est revenu aux considérations livresques. L’abbaye a perdu son protecteur, ose le copiste. Sans perdre des yeux le parchemin déployé, l’abbé répond. Il est court, le temps qui nous est offert, pour faire les choses bonnes. Aussi ne devons-nous pas le perdre. Penchés sur la vie du saint, les trois hommes reprennent leur réflexion. Ce sera une lettrine, décide l’abbé. On y verra le martyre de l’homme qui croit.

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5 avril 2019 5 05 /04 /avril /2019 18:00

L’ironie dans tout ça, c’est qu’il pensait que ça n’était que du cinéma. En fait, il ne faisait que jeter un coup d’œil dans l’avenir et, le plus triste, c’est que lui allait vraiment en mourir. En attendant, il est là, debout sur les graviers, devant le château de Maintenon, à regarder Bébel marcher vers lui. Lautner derrière la caméra, une foule d’assistants qui se tiennent hors-champ : pas de doute, ça tourne bien pour le moment.

 

Belmondo s’arrête devant eux. En fait, ce n’est plus Belmondo, c’est Beaumont, Joss Beaumont, un ancien des services secrets que sa hiérarchie a lâché lors d’une mission africaine. Il est revenu à Paris pour savoir qui l’a trahi et, accessoirement, punir icelui de sa lâcheté. Beaumont a déjà mis un sacré bazar à Paris, et tous les flics de France ont sa petite gueule placardée sur un panneau de liège. Avant, on disait « Wanted », aujourd’hui c’est « Avis de recherche ». Mais dans les petites lignes, c’est la même chose : mort ou vif.

Comme Bébel
Comme Bébel

Justement, c’est ce qu’il se joue maintenant, la vie ou la mort de Joss Beaumont. Le personnage est clairvoyant. Il l’explique à Doris. Pendant ce temps, le colonel est au téléphone avec le ministre. L’un presse l’autre de savoir s’il faut abattre Beaumont, l’autre tergiverse, il philosophe, il hésite. La mort devant le château ou une vie nouvelle qui commence dans un hélico. Ça se joue maintenant mais ça n’a pas l’air d’émouvoir Beaumont, encore moins Belmondo. L’un connaît les risques du métier. L’autre sait d’avance le scénario.

Comme Bébel
Comme Bébel

Bref, tout le monde discute. Ton brusque chez les hauts-gradés qui ne risquent jamais leur couenne, ton détendu, presque détaché, chez ceux qui vont peut-être voir un homme mourir. En marge de la caméra, il y en a pourtant un que ça concerne vraiment. C’est le garde du corps de Bébel. Pour le moment, il est tranquille, entouré de faux céhèresses, une belle montre qu’on dit volée au poignet. La vraie police est à ses trousses, mais ça ne l’inquiète pas. Peu de chances qu’on vienne le chercher dans un château du dix-septième, aux côtés d’une star du cinéma.

Comme Bébel
Comme Bébel

L’hélicoptère attend sur la pelouse. Les pâles sont à l’arrêt. Bébel Beaumont, chemise bleu et veste en cuir noir, laisse derrière lui tout ce petit monde. Il va vers l’appareil sans se presser, comme s’il voulait laisser le temps au ministre, qui décidément ne sait pas prendre une décision, de prendre celle d’ôter une vie. Dans le jargon, ils disent stopper. Stopper la vie d’un ancien serviteur, stopper la marche d’un homme qui, à chaque pas, recouvre la liberté. Oui, il faut le stopper, dit le ministre.

Comme Bébel
Comme Bébel

Après avoir demandé à monsieur le ministre de réitérer son ordre, le colonel se tourne vers Farges. La longue chevelure blonde a l’œil dans le viseur d’un fusil mitrailleur. Sur le nez, une cicatrice, le souvenir d’une gifle mémorable assénée par Beaumont dans un café parisien. Farges ne cille pas ; l’ordre de mort glisse sur lui sans l’affecter d’aucune façon. Il presse la détente, les coups de feu partent de façon désordonnée. Beaumont est criblé de balles, l’hélico, à trois mètres de lui, commence à faire tourner ses pâles. L’oiseau de malheur s’envole pour filmer la scène finale.

Comme Bébel
Comme Bébel

Le corps de Bébel allongé, les jardins à la française, l’élégant château, les témoins statiques. Le film se termine, Beaumont est mort. Entre en scène Jovanovic. C’est le garde du corps. Peut-être a-t-il tremblé lorsque la fausse rafale que Farges a envoyée a retenti. Pas de preuves, en tout cas, la caméra zyeutait ailleurs. Ce qui vient d’arriver à Beaumont, ça lui arrivera trois ans plus tard. Hors caméra, bien-sûr. Et si Bébel se relève et s’en va retrouver Lautner et la caméra, lui, Jovanovic, ne s’en relèvera pas.

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27 septembre 2018 4 27 /09 /septembre /2018 18:00

Les nervures du bois semblent s’être éclaircies d’un seul coup. On vient. A cette certitude, le cardinal sourit béatement. En réalité, on est déjà là et on attend que l’ancien électeur potentiel du pape se retourne. On veut lui annoncer une heureuse nouvelle, et on ne veut pas faire comme on fait avec la nourriture, c’est-à-dire lui jeter à travers les barreaux de bois de sa cage résidentielle. Cardinal, retourne-toi cardinal. Mais le cardinal ne se retourne pas. Il fixe la fillette d’un regard hypnotique.

 

Cardinal, dis, retourne-toi, on a une drôle de chose à te dire. Cardinal, dépêche-toi de m’obéir, vieillard sénile, cardinal, retourne-toi, sinon je. La phrase se coupe net. Un cliquetis dans la serrure. Un son étrange, familier et pourtant si lointain, que le cardinal La Balue n’entend qu’une fois ou deux dans l’année. La serrure résiste. Elle est si bien, fermée et verrouillée, pourquoi la dérange-t-on ? Le cardinal croit entendre ses cris de protestation. Elle ne veut pas qu’on la force. Elle ne veut pas ouvrir.

Le cardinal et les fillettes
Le cardinal et les fillettes

Cardinal, bon sang, tu m’écoutes ? Le vieillard se retourne. Il porte des haillons défraîchis, rongés par des mites, ou bien est-ce par le temps, sur son visage sale des rougeurs sont apparues, et une barbe irrégulière s’est emparée de sa bouche, de son menton et de ses joues. Il sourit à ses geôliers, qui ne le sont plus vraiment, car ils sont devenus les seuls êtres humains qu’il côtoie et qui, même s’ils sont un peu rustres, écoutent avec patience quand il leur parle, quand il fouille dans le labyrinthe de son esprit pour retrouver le chemin de la connaissance, de la curiosité et du raisonnement théorique.

Le cardinal et les fillettes
Le cardinal et les fillettes

Tu es libre, cardinal, le roi l’a voulu. Mais le roi me déteste, proteste le cardinal, le roi Louis a cru que je l’avais trahi, le roi Louis m’a fait condamner à ces cages de bois et à ces sombres souterrains, le roi Louis m’a laissé là onze ans, a oublié là mon cadavre dans lequel le sang coule encore. Les geôliers se donnent des coups de coude. Tu comptes bien, vieux père. Mais tu ne sais pas : le roi Louis n’est plus. C’est le roi Charles, son fils, qui règne à présent. Et le roi Charles te libère. Il ne veut plus de ta carcasse dans son château de Loches. Il te chasse de ta cage.

Le cardinal et les fillettes
Le cardinal et les fillettes

Les geôliers le regardent, goguenards. Ils ont l’air de se demander quel mauvais coup, quel dernier coup ils vont pouvoir lui faire. Ils hésitent. Aucune idée ne leur vient. Ils en ont eu pourtant de bonnes, tout au long de ces onze années. Ils l’ont moqué, battu, rabaissé, humilié. Ce jour-là, pourtant, ils n’ont pas la moindre idée. Le cardinal La Balue hésite à son tour. Il lance une jambe au-dehors de la cage. On le laisse faire. Sa main s’agrippe à un barreau de bois. Il n’a plus peur des échardes, elles se sont déjà toutes réfugiées en lui.

Le cardinal et les fillettes
Le cardinal et les fillettes

Il est libre et il n’ose y croire. Il voudrait pleurer de joie et exprimer celle-ci par un éclat de rire mais tout se rencontre et tout s’empêche dans sa gorge. Son expression doit être étrange, car ses deux geôliers le scrutent attentivement, leurs visages sont marqués par la perplexité. L’un d’eux le prend par l’épaule. Viens par là, petit père. Mais le cardinal La Balue résiste. Son corps, soumis si longtemps à l’inconfort, à l’impossibilité de se déployer tout entier, craque d’horrible façon, comme un vieux parchemin demeuré roulé trop longtemps. Il n’avait pas songé à la douleur comme prix de la liberté.

Le cardinal et les fillettes
Le cardinal et les fillettes

Tu es attendu, cardinal. On veut te rencontrer. Avant, tu dois te laver : tu pues le moisi de cette cave. Le cardinal, comme l’animal domestiqué qu’il a été, approuve ces paroles. Homme je redeviens, pense-t-il, je dois être présentable à la société de mes semblables. Il a à peine soixante ans, mais on le dirait centenaire. Ses pas sont terriblement lents, son corps répugne à tout mouvement. Il regarde derrière lui l’odieuse cage qui l’abritait, lui fait ses adieux silencieusement. Quelques instants plus tard, on le somme de quitter le pays. Il bâtira sa liberté en Italie.

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6 avril 2018 5 06 /04 /avril /2018 18:00

Leurs os étaient trempés et ils grelottaient. Toute l’après-midi, il avait plu et toute l’après-midi, le temps avait été frais. Ils grelottaient à présent, claquaient des dents, se recroquevillaient sur eux-mêmes pour trouver, quelque part, une source de chaleur. Tous les deux, sous un toit, sous un immense toit, ils grelottaient, reniflaient avec peine, fermaient les yeux pour ne pas sentir le froid s’insinuer en eux.

 

Ils avaient un petit brasero à leur disposition. Un brasero qu’ils avaient oublié de redescendre à la fin de l’hiver. Un brasero qu’ils voyaient chaque jour et à propos duquel ils plaisantaient, chaque jour. Ils se disaient, chaque jour, qu’il leur faudrait le descendre, qu’il leur faudrait le ranger. Ils se disaient, chaque jour, qu’ils allaient peut-être le laisser là pour attendre l’hiver prochain. Mais, les os trempés, ils grelottaient. Mais, les os trempés, ils ne plaisantaient plus.

Trente ans et douze heures
Trente ans et douze heures

Ils allumèrent le brasero et ils se réchauffèrent. Ils sentirent leurs os se réchauffer. Ils ouvraient de grands yeux pour mieux absorber la chaleur, la retenir, l’aimer. Sous la vaste charpente de bois, la forêt de châtaigniers, ils ouvraient les bras, tendaient leurs mains, se rapprochaient des charbons ardents. Dehors, la pluie avait cessé. Mais cela ne les intéressait plus, car ils en avaient terminé pour cette journée, car leur seul intérêt désormais était de se réchauffer.

Trente ans et douze heures
Trente ans et douze heures

La journée était terminée, il fallait redescendre. Rentrer chez eux, retrouver leurs familles, leurs enfants, manger la soupe, se coucher, dormir profondément. Sous la vaste charpente de bois, ils étaient seuls. Ils rangèrent leurs outils, avec soin, comme tous les soirs. Ils se dirigèrent vers la porte, comme tous les soirs, descendirent les escaliers, contemplèrent l’immense cathédrale, sa nef, ses vitraux éblouissants dont le bleu faisait la renommée de la ville, l’espace sacré, les stalles. Puis ils franchirent les portes et s’en allèrent.

Trente ans et douze heures
Trente ans et douze heures

A la sortie, ils croisèrent deux jeunes hommes, élégamment habillés. Ils les saluèrent d’un murmure inaudible, car ils avaient du savoir-vivre, car ils étaient fatigués, car ce type de jeune homme les arrêtait souvent pour leur parler. Leur parler de la cathédrale. De la cathédrale de Chartres. De ce temple qu’on voyait de si loin, de ces tours dont on parlait avec admiration, de ces vitraux qu’on lisait comme un feuilleton. Parce qu’ils ne voulaient pas parler, ils les saluèrent dans un murmure.

Trente ans et douze heures
Trente ans et douze heures

Ils partirent se coucher. Chacun chez soi. Sous leur toit. Celui de leur logement. Dans un immeuble de la basse ville, près de la rivière. Ils dormirent, chacun chez soi, leurs enfants auprès d’eux, leurs épouses à leurs côtés, d’un sommeil de plomb, sans rêves, abrutis de fatigue, abrutis de froid. Dans la nuit, ils sont réveillés. Par les cris, par leurs voisins. La cathédrale brûle. Ils sortent de la couche, encore perclus de fatigue. La cathédrale brûle. Ils restent là, les yeux écarquillés, la cathédrale brûle, le ciel rougeoie, la cathédrale brûle, la forêt brûle.

Trente ans et douze heures
Trente ans et douze heures

Le lendemain, le feu est éteint. La nef est toujours debout. L’autel, les stalles, le labyrinthe ont survécu. Survécu à l’incendie. Incendie provoqué par un brasero. Brasero placé sous la charpente. Charpente sous laquelle se sont abrités deux ouvriers détrempés. Transis de froid. Des ouvriers qui ont vu, dans la nuit, des flammes lécher le ciel noir, et les étoiles. Des étoiles que l’on pourra observer, ce soir, cette nuit, sans quitter les bancs de la cathédrale.

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1 novembre 2017 3 01 /11 /novembre /2017 19:00

Pardon, mon brave ? Oui, ils y sont toujours. Monsieur le propriétaire n'a point voulu les chasser. Depuis deux semaines. Non, aucun ennui. Ah, enfin, je vous assure que nous n'en avons jamais entendu parler. Certains soirs, il est vrai, nous parvenait la musique de leurs guitares et le timbre de leurs voix. Ils sont à l'autre bout du parc, près de la nationale qui longe la forêt. Eh bien, nigaud, c'est par là, à l'ouest. Vous n'avez pas de boussole ? C'est ennuyeux. C'est que vous auriez pu vérifier mes dires. Mais pourquoi me demandez-vous des renseignements sur ces messieurs ?

Pardon, mon brave ? Vous en êtes certain ? Vous m'affirmez que vous avez vu deux gredins s'enfuir en courant vers l'ouest ? Soyez sérieux ! Vous ne saviez pas, il y a trois minutes encore, où se trouvait l'ouest. Bien, bien, je vous crois. Sur parole, évidemment. Non, mon brave, je ne jure pas. Parce que mes parents m'ont appris à ne pas le faire. Il suffit, il suffit ! Suspects, dîtes-vous ? Ma foi, je veux bien vous l'accorder. Et vous n'avez rien fait pour les rattraper, ces bougres ?

Ciel, les bijoux !
Ciel, les bijoux !

Un cri ! Un cri provenant du deuxième étage ! Un cri provenant du deuxième étage où dort madame Blanche ! Elle, la superbe, la divine, la cantatrice, non point chauve, non ! Horreur ! Qu'elle soit chauve ? Qu'elle puisse l'être ? Qu'elle l'ait découvert ? Non point, son cri, simplement. Horrible. Ça oui : terrifiant, affreux, et pourtant quelle voix ! Quels aigus ! Quelle montée en gamme ! Le do du très haut n'a qu'à bien se tenir. Mais puisqu'elle crie, elle est en danger certainement. Horreur !

Ciel, les bijoux !
Ciel, les bijoux !

Le chien, maintenant ! Le bichon, le mignon bichon, l'odieux bichon aussi, quand il s'y met, qu'il n'a pas eu sa pâtée, la sale bête hargneuse qui vous mord les mollets pour faire rire madame. Allons, reprenons-nous. La voilà qui hurle encore, l'adorable bête. Tel un loup minuscule dans la forêt de bijoux dorés de sa maîtresse. La bestiole a du coffre, il faut le reconnaître. Probablement veut-elle nous alerter. Qu'on l'aide ! Qu'on la sauve ! Madame Blanche, bien-sûr, pas le chien.

Ciel, les bijoux !
Ciel, les bijoux !

Mes aïeux, je manque de m'évanouir. Là, sur la commode, que voyez-vous ? Rien ? Rien ! Là voilà, l'erreur ! N'avez-vous pas souvenir qu'on avait déposé là un petit coffret ? Un coffret de bois exotique. Ou bien était-ce de l'ivoire ? Ou bien, oui c'est cela, de l'argent ciselé. Sur lequel figuraient deux angelots et une corne d'abondance. Ou c'était un cerf majestueux sortant du bois. Peu nous importe. Le coffret a disparu ! Un coffret de madame, que madame chérissait, emportait dans tous ses voyages, qui renfermait sa vie, c'est-à-dire ses bijoux. Hélas, trois fois hélas !

Ciel, les bijoux !
Ciel, les bijoux !

Madame, ouvrez-nous, je vous en prie ! Madame ! Elle n'entend pas : soit elle boude, soit elle est évanouie, soit … Non, n'y pensons pas. Vous, mon garçon, approchez-vous. Vous êtes robuste ? Fort, dîtes-vous … Comme un Turc ? Allons, un peu de sérieux mon garçon. Vous n'êtes pas trop mal fait, je vous l'accorde, mais enfin … Comme un Turc ? Vous me ferez rire. En pareilles circonstances ! Inconscient ! Enfoncez cette porte ! Du nerf ! De la brutalité! Vous vous êtes fait mal ? Mais quel Hercule ! Le bois a craqué !

Ciel, les bijoux !
Ciel, les bijoux !

Madame, Madame ! Réveillez-vous … Oh, vous l'êtes déjà. Vous souffrez ? Beaucoup ? Énormément ? A la folie ? Qui a dit pas du tout ? Imbécile, vous voyez bien que madame est à l'article de … Pardon, madame ? Votre cheville ? Elle est là, madame, à vos pieds. Bougrement enflée. Pas très jolie à voir. Je veux dire … qu'elle n'égale pas votre beauté. Tout en restant une cheville parfaitement dessinée. Un médecin : je vais vous appeler un … Ah, docteur, vous voilà déjà ! Et je ne vous ai même pas appelé ! Comment ? Ces deux messieurs l'ont vue trébucher contre son coffret ? Ils ont accouru vers vous ? Messieurs, mes respects !

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4 juin 2017 7 04 /06 /juin /2017 18:00

Un dimanche fleuri, au printemps donc, nous voulûmes nous promener. Egarant nos pensées sur les lieux qui pourraient accueillir notre fuite hebdomadaire, nous choisîmes une promenade le long des eaux calmes et claires. Notre fil rouge s'appelait le Loiret, courte rivière que la Loire avale à la pointe dite de Courpain, et nous nous apprêtions à le parcourir, et à l'accompagner tant que nous y autoriserait le chemin.

C'est une onde placide, une mer d'huile comme disent les marins, sauf que ce n'est pas une mer, et qu'elle a une source et une fin. Si le vent la caresse, elle frémit à peine, hérissant ses vaguelettes comme on oppose les mains pour se protéger. Elle est aussi pleine de vie : vie invisible qui nage et remue la vase, vie volatile qui glisse et parfois prend son envol, en battant des deux ailes grandes et blanches vers les bordures terreuses et les cimes des branches.

Au loin les hérons
Au loin les hérons

Lorsque nous étions venus la dernière fois, profitant pareillement d'un après-midi de liberté, nous avions observé les poules d'eau, les cannes et leurs canetons, et au loin les hérons. Les enfants pointaient du doigt les oiseaux, en criant comme il ne faut pas le faire. Parfois les bêtes partaient, effrayées de ces monstres qui leur paraissaient sûrement des géants, mais le plus souvent elles demeuraient, dans un impassible quotidien.

Au loin les hérons
Au loin les hérons

Plus rarement nous vîmes d'autres peuplades ailées : cormorans, aigrettes, grèbes et même martin-pêcheur, qui nous gratifia cette fois-là d'une plongée mémorable dont il remonta une pauvre victime. Quant à cette dernière, nous ne parvînmes pas à l'identifier. Pourtant d'antiques panneaux de fer rouillé, à de rares occasions remis à neuf par quelque coup de peinture, indiquaient l'interdiction de cette pratique. Mais cette information, sans doute, n'était à destination que des hommes.

Au loin les hérons
Au loin les hérons

Nous laissâmes derrière nous les guinguettes que l'été remplirait bientôt. De l'autre côté de la rivière, nous pouvions nous étonner des folies de pierre qui, comme des sentinelles isolées et abandonnées, poursuivaient tout de même leur mission. Ces constructions en annonçaient d'autres. Bien vite, nous les découvrîmes, fantômes elles aussi d'un passé où la rivière donnait à travailler et à manger quand, aujourd'hui, elle ne donne plus que le repos.

Au loin les hérons
Au loin les hérons

Les moulins enfin apparurent. Les enfants, auxquels nous avions parlé de ces amphibiens de pierre, poussèrent des cris d'exclamation. Il faut dire que ce sont des forteresses, solidement attachés à la terre, et qui mêlent si bien la solidité de leurs pavés à la délicatesse du bois de leurs aubes. Celles-ci, souvent dormantes, ont arrêté leurs efforts : l'eau ne vient plus que les admirer en contrebas, préférant désormais le contact des pontons ou l'accueil bienveillant des barques à demi noyées.

Au loin les hérons
Au loin les hérons

Comme un souvenir de l'hiver, le jour finissait tôt sa course. Nous repassâmes donc sur les écluses, et les enfants, toujours s'étonnant, posaient des questions quant à leur fonctionnement. Nous indiquâmes alors, du doigt et d'une voix sûre pour qu'ils nous croient, le radier et le bollard, la vannelle aussi, bref : notre trop court savoir. Cela, bien sûr, ne suffit jamais. Ils demandèrent alors le nom de la barre crénelée. Acculés, nous ne sûmes que faire. Il était déjà temps de rentrer.

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  • : LM Voyager
  • : Récits de voyage, fictionnels ou poétiques : le voyage comme explorateur de la géographie et de l'histoire.
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