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12 septembre 2021 7 12 /09 /septembre /2021 18:00

Elle s’incline, salue et s’enfuit. Le rideau est tombé sur son personnage, la porte du théâtre a claqué. La nuit la dissimule pour un instant. Puis elle monte en voiture, les chevaux s’animent sous l’autorité du cocher et elle, pendant quelques minutes, regarde sans être vue, à l’abri du rideau de velours, les visages anonymes de la Nouvelle Athènes. Les fenêtres de l’hôtel particulier sont déjà toutes éclairées. Elle descend du fiacre, aidée du cocher. Un domestique lui ouvre la porte de l’hôtel, et les éclats de rire lui parviennent.

Son arrivée provoque des exclamations exagérées. Des messieurs font mine de lui laisser leur place. Elle aussi fait semblant de s’opposer à leurs intentions. Une place se libère tout de même. Le galant trouvera une place au bout de la table, au plus près des cuisines desquelles ordres aboyés et odeurs exquises émanent. D’abord elle observe, répond aux politesses, et conte avec une modestie attendue son triomphe de la soirée. Phèdre est un rôle qui l’habite, et la fascine. Sans doute cela est-il dû au thème de la faute, et à la punition que celle-ci appelle.

La nuit elle brille
La nuit elle brille

Chacun semble prendre pour soi la remarque de la tragédienne. Cependant, la discussion ne s’attarde pas sur la pièce, et prend des directions fort diverses. Elle comprend qu’elle n’est plus au centre des attentions. Elle pioche, ici et là, de menues gourmandises ; à sa gauche, en face, sa rivale est assise. Mademoiselle Georges rit à gorge déployée et, les yeux clos, offre à son interlocuteur la volupté de son corps si joli. Elle n’aime guère mademoiselle Georges, et c’est réciproque. Elle trouve que c’est une précieuse, ridicule mais pas seulement.

La nuit elle brille
La nuit elle brille

Elle la pense hautaine et odieuse, et menteuse, car cachée sous les habits de l’affabilité. Elle convient qu’elle est une femme de grande beauté, mais aussi une horrible actrice. Mademoiselle Georges est la grâce, tandis qu’elle est le talent. Le repas s’anime. Elle perçoit des sourires et des rictus, et elle redoute qu’elle n’en soit l’objet. Le mois dernier, un homme a dit d’elle qu’elle avait bien fait de ne pas embrasser une carrière d’opéra, car il était de notoriété publique qu’elle était plus mulot que rat.

La nuit elle brille
La nuit elle brille

Elle sait ce que l’on dit d’elle dans les alcôves feutrées. Elle le lit, même, sur des feuillets libres où on la compare à un homme, où l’on rappelle le nom de muridé de sa mère, où l’on sous-entend que son père, marchand de chevaux, a peut-être confondu sa fille avec l’une de ses bêtes lors d’une vente. Elle appuie chacun de ses regards, mais ne trouve aucun homme, aucune femme, pour répéter devant elle ce qu’il ou elle a lu, entendu ou déjà proféré.

La nuit elle brille
La nuit elle brille

Une coupe de champagne à la main, elle laisse traîner une oreille distraite. Elle entend encore quelques méchantes remarques qui la disent vilaine, mais la rengaine lasse, heureusement. Un débat naît d’un seul coup et embrase le dessert. Du talent ou de la beauté, de l’âme ou du corps, à quel mérite doit-on le plus se fier ? Rapidement, on la prend en exemple, on la loue. Mademoiselle Georges, encore rieuse aux premiers cuillerées, s’étouffe pour avaler les dernières.

La nuit elle brille
La nuit elle brille

La nuit est bien avancée, elle voudrait partir, elle voudrait dormir. Un homme entre soudain. Cette fois, les messieurs se lèvent, lui offrent leur place. L’homme les ignore ; il n’en a qu’après elle. Elle l’a subjugué dans cette robe grecque. Elle accepte qu’il la raccompagne, ils parleront en chemin. La nuit sera plus courte qu’espérée, mais plus douce aussi. Il partira à l’aube pour ses affaires, et celles de l’État. Il laissera le lit en bataille pour en livrer d’autres. Sur la table de chevet, à l’aube, elle trouvera son bicorne.

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3 mars 2021 3 03 /03 /mars /2021 19:00

La petite statuette l’intrigue. Son corps est lisse et ses formes sont aguichantes. Porcher la met dans la poche de son manteau à l’instant même où le domestique revient dans le hall pour annoncer la venue imminente de monsieur. Merci Timothée, fait Porcher, c’est Théophile, monsieur, souffle le domestique, mais Porcher ne l’écoute pas. Porcher lève les yeux vers le plafond, jette ses yeux indiscrets vers les pièces attenantes. Cernuschi arrive enfin.

Que me vaut le plaisir, Porcher ; Cernuschi court presque vers son hôte. Ils ont rendez-vous la semaine suivante, un rendez-vous d’affaires dans un bel hôtel parisien, et Cernuschi éprouve un vif déplaisir à voir Porcher déambuler chez lui, à observer toutes les œuvres qu’il a rapportées d’Asie. Porcher répond que le gros coup qu’ils préparent se précipite ; les informateurs de Londres ont dit que, ceux d’Anvers lui ont confirmé que, bref, il faut agir, Cernuschi, il faut agir. Ma foi, cela me permet d’admirer votre cocon personnel, qui est remarquable, croyez-moi, c’est remarquable cet endroit où vous vivez.

D’art gens épris
D’art gens épris

Cernuschi s’incline, heureux du compliment et affligé de la visite. Que l’affaire n’ait pu attendre, il l’entend bien, car acheter et vendre est une question d’instinct. Toutefois, il se méfie de Porcher, dont la réputation sur la place est celle d’un requin parmi les requins, d’un prédateur prêt à dévorer ses congénères pour survivre. Elles sont de toute beauté, là, vos pièces, vous les avez dénichées où, et Porcher se met à saisir un vase Hu, puis des figurines Minqqi.

D’art gens épris
D’art gens épris

Je suis amateur, moi aussi, vous saviez ? mais Cernuschi ne le sait pas, il s’en moque d’ailleurs, il voudrait que Porcher repose ces objets avec délicatesse et attention. Porcher commence un discours sur les opportunités à saisir. Tout en circonvolutions, il digresse, minaude, attaque d’un seul coup, proclame et cherche du regard l’assentiment de son interlocuteur. Porcher rit aussi, quand il parle des origines italiennes de Cernuschi, de ce peuple si prompt à réclamer et si lent pour agir. Je plaisante, évidemment, évidemment mon cher Cernuschi, vous avez des qualités que nombre de vos compatriotes n’ont pas. Cernuschi sourit poliment, car ce fat n’aurait su faire la moitié de ce que lui-même a accompli.

D’art gens épris
D’art gens épris

Enfin donc, voilà le plan, Porcher se lance dans une explication à voix basse. Plan grossier mais efficace, juge intérieurement Cernuschi, dont les pupilles s’élargissent soudainement, car Porcher manipule maintenant un ours de bronze avec la même délicatesse qu’il traite son hôte. Car voyez-vous, Cernuschi, le raffinement consiste à faire croire qu’ils ont besoin de nous, qu’il leur faut nous céder, et qu’un bas prix est toujours meilleur que pas de prix du tout. C’est un peu ce que vous avez fait en Asie, n’est-ce pas, et Porcher éclate de rire.

D’art gens épris
D’art gens épris

Stoïque, l’immense Bouddha Amida ne bronche pas, tandis que Cernuschi accuse le coup. Certes, il a profité de la pauvreté criante des moines chinois ou japonais pour rapporter ici leurs trésors cultuels. Mais c’est à l’humanité qu’il veut les offrir, c’est dans l’hôtel particulier qu’il a fait construire que tous et toutes viendront admirer les chefs-d’œuvre intemporels de l’Orient. Cernuschi veut répliquer, mais Porcher continue de parler. Il évoque avec plaisir les gains espérés.

D’art gens épris
D’art gens épris

Avec ce pécule, moi aussi, je pourrais m’embarquer pour la Chine, et acheter ces petites merveilles, qu’en pensez-vous ? mais, à nouveau, Cernuschi n’en pense rien, ou à vrai dire, cette pensée l’effraie, car Porcher ne saurait rien faire de ces œuvres. D’ailleurs, moi, je les garderais chez moi, si j’étais vous, je n’autoriserais que mes intimes à venir les voir, après le dîner, par exemple, ou avant, pour nous mettre en appétit. C’est entendu, donc, nous nous voyons la semaine prochaine, Cernuschi. Porcher s’en va, la main gauche dans la poche. Il tient la statuette.

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16 août 2020 7 16 /08 /août /2020 18:00

Il a les mains qui tremblent, Eric, et une saleté de vent l’empêche d’allumer sa cigarette. Une clope taxée est toujours meilleure qu’une clope achetée, et aussitôt que la fumée emplit sa bouche, Eric commence à se détendre. Merde, neuf balles pour un paquet, se dit-il. Autant en quémander une à n’importe quel gus qui passe dans les parages. Neuf balles, soixante francs, sans compter les centimes, faut pas s’étonner que les jeunes raffolent de crack ou de coke maintenant.

Y a vingt ans, on fumait comme on mangeait un bonbon : un petit plaisir rapide, et pas cher. Maintenant, faut fumer comme si on était à la table d’un étoilé. Mais les années ont passé, la lutte anti-tabac a poussé les gens à choisir entre manger et déstresser. Vingt piges : en tenant sa clope dans la main, Eric constate à quel point il dépare dans ce monde. Vingt ans de cabane pour Eric, et il faut qu’il soit encore à l’isolement, à ne pas comprendre pourquoi une clope est devenue un plaisir de petit bourgeois.

 

Zone urbaine sensible
Zone urbaine sensible

Eric marche dans les rues de Paris. Comme un automate, il oblique à droite, à gauche, comme il le faisait vingt ans auparavant, le walkman et l’eurodance en moins dans les oreilles. Il arrive aux abords du bassin de la Villette, sans l’avoir cherché, en l’ayant presque oublié durant toutes ces années. Le bassin, c’est son coin. Il s’est même écroulé, un matin, juste au bord pour roupiller. Une chance qu’aucun petit connard ne l’ait poussé à la flotte pour rigoler.

 

Zone urbaine sensible
Zone urbaine sensible

Le long du bassin, il y avait toujours deux trois tox qui s’amenaient vers Eric pour lui acheter ou pour lui vendre un petit sachet. C’étaient quoi leurs noms déjà ? Hak, Beuz, Mino, Fab ; que des surnoms, ça, sûrement pas comme ça qu’ils s’appelaient à l’état-civil. De toute façon, un prénom ne servait à rien. On commençait à connaître quelqu’un jour et le lendemain il avait disparu. C’étaient ou les flics ou l’overdose, ou un coup de schlasse pour une dose non payée, ou pour une arnaque sur la marchandise. Faut pas rêver : les mecs qui devenaient cleans du jour au lendemain, ça ne courait pas les rues.

 

Zone urbaine sensible

Eric scrute le bassin ; un mec était tombé dedans, un jour. En 92 ou 93. Il sent quelque chose qui lui touche les jambes. C’est un ballon. Une petite gosse vient le reprendre. Ses parents sourient, mais quand ils voient la tronche d’Eric, ils lui ordonnent de rappliquer. Des familles, ici ? Depuis quand ? En même temps, Eric a vu les aires de jeux, avec toboggans et tourniquets, c’est nouveau ça aussi. Avant, on s’y piquait, et maintenant, les enfants font de l’escalade et du tape-cul.

 

Zone urbaine sensible
Zone urbaine sensible

Une chaise en inox vide, une table tout juste lessivée. Eric s’assied à la terrasse d’un joli établissement. Pas moyen de gratter un ticket de la Française des Jeux, par ici, ni de parier sur le mauvais cheval. La bière arrive, fraîche. Cinq balles, demande le serveur. Eric regarde sa bière avec inquiétude, comme si on lui avait finalement servi du jaja bordelais grand cru. Autour de lui, des jeunes gens, beaux, bien sapés, qui rient et qui pianotent sur leurs merdes de téléphone. Un peu plus à la limite du monde, Eric.

 

Zone urbaine sensible
Zone urbaine sensible

Le soir tombe, et il faut trouver un endroit où crécher. Dans ses années de jeunesse, avant la taule, Eric connaissait plusieurs bouges où dormir, ou pour s’offrir un plaisir en intraveineuse, ou pour s’envoyer une nana qu’avait besoin d’un peu de fric ou d’un peu de tendresse. Dans sa poche, Eric a à peine de quoi payer une chambre. Alors, dans la nuit, il s’enfonce le long du canal de l’Ourcq, aux frontières du monde et de son histoire.

 

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11 février 2020 2 11 /02 /février /2020 19:00

Leroy ne doutait de rien, et surtout pas de lui-même. Ses études brillantes, sa réussite insolente aux concours d’entrée des grandes écoles et surtout ses premières expériences au sein des cabinets d’hommes politiques reconnus l’avaient convaincu qu’il était né pour être l’un de ceux qui, faisant les cent pas sur des tapis d’Orient et tapotant du bout des doigts sur des bureaux d’ébène, prenaient les grandes décisions qui mènent et bouleversent un pays.

Longtemps, trop à son goût, il avait été l’assistant d’hommes et de femmes qui allaient et venaient au palais Bourbon. Discret mais efficace, il s’était montré loyal, et ce d’autant plus qu’il n’avait jamais osé dire que telle réforme, adoptée sous le gouvernement précédent, était le fruit de son travail acharné. Discret, certes, mais pas non plus transparent ; à l’occasion, il serrait les mains utiles et susurrait, dans les oreilles attentives, les bonnes idées qui feraient mouche dans les sondages. Son nom circulait à Paris, les élections approchaient : on le voyait déjà député.

A l’échelle d’une rue
A l’échelle d’une rue

Hélas, ses ambitions s’étaient heurtées au bilan sans faille du cacique local. A Paris, on louait son combat, tout en le persiflant, car la circonscription était réputée prenable, et lui ne l’avait pas prise. Son camp remporta toutefois le secret des urnes et alors, habile, il sut se faire voir. Se glissant dans l’entourage du nouveau président, il lâchait une idée ou un bon mot et s’éclipsait assez tôt pour qu’on le sache intéressé mais pas obsédé. L’attente dura dix jours, mais il fut récompensé : on le nommait ministre.

A l’échelle d’une rue
A l’échelle d’une rue

Certains médias louèrent sa précocité ; d’autres s’inquiétèrent de ses nouvelles responsabilités, car, après tout, il n’avait jamais été élu. Il arriva, au 69 rue de Varenne, au ministère des Relations avec le Parlement. Las, il quitta son bureau six mois plus tard à la faveur d’un scandale politique duquel il était étranger et dont il reçut les bénéfices. Son passage auprès des parlementaires avait été remarqué : rue de Grenelle, au 127, il se mit au Travail.

A l’échelle d’une rue
A l’échelle d’une rue

Il resta là deux ans. Il y porta une réforme au sujet de laquelle il ne savait que penser, mais qu’il savait fort bien expliquer sur les plateaux télé. Face aux manifestations, il se montra inflexible et gagna l’estime du Président. Lorsque ce dernier, à mi-mandat, souhaita donner une nouvelle impulsion à sa politique, il donna le choix à Leroy : Écologie ou Agriculture. Leroy préféra l’Agriculture, qui avait l’avantage de n’être qu’à une rue. Là, il dut faire face à la colère rurale. Alors, il ferma les yeux et fonça. Et le tombereau de fumier, déversé au 78, rue de Varenne, devint alors pour lui comme un trophée.

A l’échelle d’une rue
A l’échelle d’une rue

Chaque semaine avait son défilé. Drapeaux, pancartes, cris : le peuple semblait à bout de patience et, pourtant, les sondages étaient flatteurs. A quelques semaines des élections, pourtant, un ministre démissionna soudainement, menacé par l’enquête odieuse d’un obscur journal ; l’Éducation était libre. Leroy se proposa. Sa réputation faisait trembler ses contempteurs et les syndicats. Il tint le cap et, un soir de mai, dans un bureau du 110 rue de Grenelle refait récemment à neuf, il fêta la victoire.

A l’échelle d’une rue
A l’échelle d’une rue

Face aux micros qui se tendaient devant lui, il répétait, ostensiblement modeste, que la fonction surpassait l’homme, qu’il n’était qu’un serviteur, que l’intérêt public lui importait plus que son intérêt personnel. En réalité, il trépignait et passait son temps au téléphone ou au restaurant, sondant avec prudence les résultats probables d’une course dont il était l’une des vedettes. Quand il apprit par la bouche présidentielle qu’on lui accordait Matignon, il regarda avec un sourire vers ses cartons pleins de livre, de dossiers et d’effets personnels. Il atteignait enfin le Graal de la rue de Varenne.

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9 août 2019 5 09 /08 /août /2019 18:00

Au bord de l’eau, quatre jeunes gens dînent de mets simples et de vin. Une femme âgée passe près d’eux. Elle s’arrête et, alors qu’ils devinent sa présence, elle s’excuse et assure qu’elle ne voulait pas déranger. Les jeunes gens protestent ; elle ne les dérange pas, et elle peut même se joindre à eux, si le cœur lui en dit. Elle répond qu’il y a bien longtemps qu’elle n’a pas pique-niqué au bord de l’eau, qu’elle se souvient l’avoir fait étant enfant, que ses parents l’emmenaient les dimanches après-midi, en été, profiter du beau temps et de la douceur d’une brise. Elle s’assied auprès d’eux.

Les jeunes gens se montrent curieux de leur hôtesse. Ils ont la vie devant eux et profitent de ces moments, en toute insouciance, sûrs que le jour se lèvera pour eux demain. Elle touche à peine aux plats qu’ils ont apportés ; elle a le regard dans le vague tandis que la nuit vient. Le ciel se teinte de couleurs enflammées et, à promener la main sur les pavés, on sent encore la chaleur accumulée durant la journée. Elle dit qu’elle est née ici, et qu’il est très probable qu’elle y mourra. Elle a plus de quatre-vingt-dix ans.

L’isolement heureux
L’isolement heureux

Au mot « mort », les jeunes gens se sont tus. Tout à coup plane sur eux l’ombre de l’inconcevable mystère. La vieille femme se met à parler, gaiement, de son enfance, passée toute entière sur cette île. Elle parle de l’école, des concierges, du boulanger et du primeur, du boucher, de l’épicier et du mercier qui ouvraient, dans les rues plus sombres du centre de l’île, leurs boutiques aux aurores. Elle parle de ses parents, qui tenaient un commerce, dans lequel elle n’a pas joué à la marchande comme les autres enfants. C’est elle qui, les jeudis après-midi, était réellement la marchande.

L’isolement heureux
L’isolement heureux

De toute son enfance, elle n’a jamais mis les pieds sur le continent. Quand ses parents sont morts, il a fallu pourtant y aller pour les inhumer. Elle raconte que, derrière le corbillard, tandis que ceux venus rendre un dernier hommage traversaient le pont, elle avait peur que celui-ci s’effondre. Son père, lorsqu’elle était petite, lui avait souvent raconté ces histoires de ponts qui se dérobaient soudain sous les pieds ; et alors on voyait des bras, des mains et des têtes émerger pour appeler au secours, et puis couler à jamais.

L’isolement heureux
L’isolement heureux

Ces histoires, son père les tenait de son père, et ainsi on pouvait remonter jusqu’au premier îlien, aux origines de la famille. Son nom changeait selon les mémoires que l’on interrogeait, se souvient la vieille femme. Adam vint s’établir sur l’île lorsque son maître s’y installa. En effet l’îlien originel était domestique, littéralement attaché à la maison. C’est dans les entrailles de celle-ci, entre deux réduits destinés aux personnes de maison, qu’il rencontra celle qui devint son épouse, l’Eve de la famille.

L’isolement heureux
L’isolement heureux

La vieille femme raconte qu’elle a travaillé toute sa vie sur cette île. Elle y a rencontré son mari, qui a repris avec elle le commerce parental. Ils y ont eu des enfants, deux en tout, désormais partis sur le continent pour travailler. Ils reviennent quelques dimanches dans l’année pour manger le rôti et voir si tout va bien. Elle aurait mille anecdotes à raconter sur la vie sur l’île, mais elle ne veut pas ennuyer les jeunes gens avec cela. Elle raconte seulement l’épisode de l’épicier venu à son secours, car il l’avait entendue crier ; elle, juchée sur un tabouret, pointait du doigt, terrorisée, une petite boule ronde tapie dans un coin. L’épicier avait ri quand il avait vu que ce n’était qu’un quignon de pain rassis.

 

L’isolement heureux
L’isolement heureux

Elle a eu aussi son lot de malheurs, comme tout le monde, mais elle ne souhaite pas en parler. Elle rit en disant que ça couperait sûrement l’appétit à tout le monde. Les jeunes gens acquiescent, presque gênés par ces confidences qui portent à l’intime, à l’étroit dans leur insouciance qui se heurte à l’espace d’une vie. La vieille femme a fini son récit. Elle écoute encore les jeunes gens parler et plaisanter, puis elle dit qu’elle s’excuse, qu’elle va rentrer chez elle. Elle se relève alors, sans difficultés, comme si elle était encore l’enfant que ses parents emmenaient, autrefois, sur les bords de Seine aux jours d’été.

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1 février 2019 5 01 /02 /février /2019 19:00

A l’époque, quand il travaillait, Joseph possédait plusieurs surnoms. Jo était le moins inventif et Rateau était le plus commun. Même les jeunes recrues, année après année, l’appelaient comme cela, sans trop savoir le pourquoi du comment. En vérité, Joseph tenait ce surnom d’une confidence qu’il avait faite un jour à ses collègues, par rapport à la décontraction et à l’évasion que lui offrait le balayage des feuilles mortes en automne. Aujourd’hui, Joseph ne travaille plus, mais il vient quand même, deux à trois fois par semaine, dans le jardin des serres d’Auteuil où il a usé tant de semelles.

Il s’y promène avec son épouse, Olga. Elle, c’est une enfant du quartier, si l’on ose dire. Elle est née dans l’union des républiques socialistes et soviétiques, dernière d’une fratrie de trois enfants. Ses parents ont fui vers la France, effrayés par la perspective kolkhozienne de leur avenir. Elle a grandi à Paris, a appris la langue française sans oublier la langue russe, et se promenait, petite, près de la grande serre de Formigé.

Pour la beauté du sport
Pour la beauté du sport

Joseph et Olga se sont rencontrés dans le parc. Elle s’y baladait, à l’aube de ses dix-huit ans, lui y travaillait comme jeune jardinier, apprenant auprès des aînés les techniques ancestrales de l’horticulture. Ils se sont plu, se sont fréquentés, se sont mariés. Ils ont fait leur vie, comme tout le monde, et maintenant qu’ils sont vieux, infiniment vieux, ils continuent de marcher dans le jardin des serres d’Auteuil, tout près de l’énorme ville, tout près, aussi, des courts de tennis.

Pour la beauté du sport

Le tennis, Joseph n’en est pas fada. Olga non plus, d’ailleurs. Ils regardent seulement la compétition, entre la fin du mois de mai et le début de celui de juin, sur la télévision publique, les fenêtres de leur appartement ouvertes pour essayer de capter les clameurs que les ronronnements des voitures couvrent malgré tout. La balle jaune sur ou à côté de la ligne blanche et, dans ce cas, du bon ou du mauvais côté, les bras tendus des juges, le score qui, de jeu en jeu et de set en set, construit un petit bout d’histoire. Les meilleurs éliminent les plus faibles, une surprise s’invite dans le dernier carré ; oubliée la finesse d’antan, le tennis moderne passe en force.

Pour la beauté du sport
Pour la beauté du sport

La balle jaune, justement, a atterri un jour dans les serres. Au milieu des palmiers, des succulentes et des bégonias, ce n’est pas la couleur qui jurait. Non, c’était la matière, le manque de souffle, l’absence de vie, le contact neutre. Certains, habitants ou non du quartier, ont pris la balle jaune et l’ont renvoyée sur le court ; les joueurs en avaient sûrement besoin. Mais la balle jaune est revenue avec des projets. Elle était armée de plans dessinés, de plans de financement et de plans juridiques pour régler la question devant les tribunaux.

Pour la beauté du sport
Pour la beauté du sport

Dans le jardin, entre les serres centenaires, une bataille silencieuse s’est alors engagée. Dans les allées, on respire toujours le parfum envoûtant de ces plantes qui parlent des forêts américaines, asiatiques ou africaines. La ville, avec ses régiments de véhicule, ses cohortes de piétons affairés, ses tournois internationaux où le panama blanc est de rigueur, paraît encore lointaine. Olga et Joseph continuent d’arpenter le jardin, de préférence le matin ou en soirée lorsqu’ils sont comme deux humains esseulés face à la nature. Mais, bientôt, la parole envahit les lieux.

Pour la beauté du sport
Pour la beauté du sport

Des mots brutaux sifflent dans les allées. Extension, démolition, construction. De jolis mots aussi, qui cachent, sous des atours rassurants, de vilaines intentions. On dit : patrimoine, on dit : préservation, on dit : remarquable, unique, richesse. C’est ce dernier qui fait sens, avec sa connotation double qui parle de ce qui ne se dit pas. Olga et Joseph voient les engins de chantier s’installer. Leurs promenades sont interrompues par des barrières, par des bétonneuses, par des gens pressés qui passent sans les regarder. Le match est plié. Le jeu de la balle jaune ne connaît que des vainqueurs et des vaincus.

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4 août 2018 6 04 /08 /août /2018 18:00

Comme tous les matins, le soleil se levait à l’est. L’ouest, lui, demeurait obscur : comme un souvenir caché très loin au fond de la mémoire. Accoudé au rebord de sa fenêtre, Yves regardait le jour paresseux se lever après les hommes. Il restait là de longues minutes, le visage immobile, les yeux grands ouverts et, à la bouche, une cigarette qu’il avait roulée la veille et qui se consumait lentement, sans que le tabac n’emplisse ses poumons. Le soleil en majesté apparaissait.

 

Yves se réveilla de sa torpeur. Derrière lui, sa jeune épouse, Katell, sortait du lit en furie. C’était sa manière à elle de glaner quelques minutes supplémentaires de repos. Arrivée à la dernière extrémité, lorsque le réveil passait de possibilité à nécessité, elle jetait les couvertures et, d’un bond, commençait à tout ranger et à tout préparer. Yves, sans se presser, revint vers le lit, le contourna et saisit son épouse par la taille. La journée ne pouvait vraiment pas commencer sans un baiser.

Un dimanche chez les ploucs
Un dimanche chez les ploucs

Comme de nombreux Bretons de Paris, ils habitaient près de la gare dont ils étaient sortis. Montparnasse réunissait alors tant les artistes que les ploucs, ces hommes et ces femmes qui ne savaient dire que « plou » quand on leur demandait le nom de leur village. Yves et Katell habitaient un minuscule deux-pièces au dernier étage d’un joli immeuble du passage des Thermopyles. Ils s’étaient mariés chez eux, dans un village de granit dominé par son église sculptée et sur lequel flottait l’ombre de l'Ankou.

Un dimanche chez les ploucs

Ils se préparèrent à sortir. Le dimanche, il ne fallait pas arriver en retard à la messe. Notre Dame du Travail avait déjà puni ceux qui s’en moquaient ; Katell connaissait des exemples. Yves, quant à lui, ne croyait pas à ces vengeances divines. Oui, l’Erwan avait préféré aller au troquet plutôt que d’écouter le sermon du curé. Oui, l’Erwan était tombé le mardi suivant du toit sur lequel il travaillait. Mais, lorsque l’on était couvreur, c’était un risque et, que l’on choisisse la bière ou les prières, la probabilité qu’il se réalise était assez forte.

Un dimanche chez les ploucs
Un dimanche chez les ploucs

Yves savait que Katell ne permettrait jamais qu’il évite la messe. Qui plus est, ce rendez-vous hebdomadaire leur permettait d’étrenner leurs beaux habits. Bien mis, ils l’étaient, l’un et l’autre, des jeunes gens absolument charmants. Cela permettait aussi de ne pas se sentir tout le temps subordonnés. Dans les rangs de l’édifice sacré, chacun était vu par le Père comme l’un de Ses enfants. Yves travaillait dans les brasseries où il servait les clients du matin jusqu’au soir. Katell avait été engagée comme bonne à tout faire dans les beaux quartiers de l’autre côté de la Seine.

Un dimanche chez les ploucs
Un dimanche chez les ploucs

Habillés et pomponnés, ils sortirent en se tenant le bras. Pour sûr, le travail ne manquait pas pour les jeunes gens qui en voulaient. Les semaines étaient difficiles, et longues. On appréciait d’autant plus le repos dominical. Après la messe, on irait dans un parc avec quelques amis et, si le temps gardait sa clémence, on passerait là le reste de l’après-midi. Puis, chacun rentrerait chez soi : le plus souvent à Meudon, à Poissy ou à Saint-Denis. Yves et Katell s’estimaient chanceux de pouvoir vivre à Paris.

Un dimanche chez les ploucs
Un dimanche chez les ploucs

Ils arrivèrent à l’église, ni en retard, ni trop en avance. L’édifice tout entier glorifiait et le nom divin, et les forces du travail. Les murs résonnaient de mots qu’on n’entendait que là-bas, dans leur lointaine péninsule. C’étaient les mots de l’enfance, les mots rassurants. Mais, dans ce breton importé s’immisçaient déjà quelques mots de français. Les petites mains de Paris étaient là, ouvriers de toutes conditions, artisans de tous talents. Les provinces françaises étaient réunies. L’office commençait mais Yves et Katell songeaient déjà à leur après-midi.

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17 février 2018 6 17 /02 /février /2018 19:00

Pas le choix : il devait demander. Déjà il commençait à transpirer à l’idée de s’adresser à un ou une inconnue. Il répéta une phrase dans sa tête, la murmura pour s’assurer de sa prononciation. Un peu rassuré, il entra dans l’immense cité universitaire internationale dont il avait tant rêvé, là-bas, dans son pays. Il regarda une première bâtisse, géante et blanche aux liserés de brique, à sa droite : comme une manière de prendre son temps avant le moment fatidique.

Il longea ensuite les terrains de sport qui, à cette heure matinale, étaient encore déserts. Faux, pensa-t-il : quelques athlètes, au loin, s’entraînaient déjà, et, sous les maillots, les muscles saillants le renvoyaient à sa propre maigreur. Il était une ombre qui se faufilait dans l’air frais des premières heures du mois de septembre. Ce qu’il voulait, c’était savoir où il logerait, où se trouvait la maison des étudiants de son pays, et quel serait l’agenda intellectuel qui rythmerait ses semaines parisiennes.

Difficile de dire
Difficile de dire

Il aperçut bientôt un groupe de jeunes femmes, desquelles il décida de s’approcher. Naturellement, sa timidité était encore plus grande avec le beau sexe et, déjà, il rougissait. Son émoi devenait si fort que ses mains se mirent à trembler et son souffle court, saccadé, lui donnait, au mieux, l’air de quelqu’un qui venait de courir, au pire l’allure d’un pervers. Il renonça finalement à aborder ce groupe et, comme par miracle, vit un jeune homme se diriger vers lui. Sa mine était sympathique : c’était l’occasion.

Difficile de dire
Difficile de dire

Hélas, l’aimable visage ne parlait que le russe. Celui qui rêvait de la cité universitaire internationale connut là son premier déboire. Si tant de nationalités se mélangeaient, une frontière demeurait : celle du langage. Les deux étudiants se sourirent, maladroits et incapables, et se quittèrent. La tâche s’annonçait plus compliquée que prévu. De nouveau il erra entre les bâtiments, chacun représentant une nation, chacun exaltant l’âme et le caractère d’une terre qui, même ici à Paris, était étrangère.

Difficile de dire
Difficile de dire

Pour l’avoir lu dans une encyclopédie, il savait que l’on avait fait appel à de grands noms de l’architecture pour modeler chacun de ces pavillons. Il se souvenait de certains d’entre eux, et s’égayait quand il identifiait une œuvre à son créateur. Il en était à ses rêveries : moyen d’échapper à la situation : seul dans une Babel immense, quand il entendit soudain un mot familier. Oui, on aurait dit sa langue qui était parlée. Très vite, il localisa l’émetteur de ces sonorités salvatrices : il se précipita auprès de lui.

Difficile de dire
Difficile de dire

Sans attendre que l’autre ait fini sa tirade, il se présenta et demanda, après s’être excusé de sa hardiesse, tout ce qu’il avait à cœur de savoir. L’autre le regarda, éberlué, se tourna vers un condisciple que le désespéré n’avait pas vu, et affirma n’avoir compris un traître mot. Alors, le rêveur, le pusillanime, le solitaire, répéta plus calmement mais l’autre, visiblement, ne comprenait toujours pas. Le compagnon, qui s’était tu jusque-là, finit par éclater de rire. Laissant là l’infortuné, ils partirent.

Difficile de dire
Difficile de dire

La matinée durant, il marcha dans la cité. Inlassablement, abandonnant toute gêne, il abordait tous ceux et toutes celles qu’il croisait. Il désespérait de n’être point compris, en français ou dans son propre idiome. Il vint un moment où, dans les yeux de son interlocuteur, il vit une lueur : mais alors il entendit des reproches quant à son accent qui rendait, c’était terrible, son propos incompréhensible. L’après-midi et le soir passèrent, la nuit tomba. Et, répétant sans cesse les questions qui le taraudaient, il errait et inquiétait comme un fantôme avec lequel nul ne peut communiquer.

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8 septembre 2017 5 08 /09 /septembre /2017 18:00

Chanteur, rockeur, rock-star, berce des enfants et des trips acidulés. Beau garçon, la chevelure brune et abondante, quelque chose de magnétique et de sexuel dans le regard. Fils de militaire, étudiant difficile et exigeant, croise un compagnon de route sur une plage pacifique. Il fume, évidemment, il boit, c'est certain, et il écrit : des chansons, de la poésie aussi, des textes qui décrivent la fin, le feu, la soif, l'amour. Mort : les fleurs l'envahissent et le submergent. Jim Morrison.

Il arrive de Catalogne dans une capitale étrangère. Le visage rieur, il mène des combats : de coqs, pour vivre un peu, d'argent, amassant les paris des audacieux. Homme d'affaire, c'est aussi un homme de fêtes qui invente, pour le plaisir des autres et pour ses intérêts propres, de multiples façons de se divertir. Théâtres, cirques, cabarets : il crée les lieux où les Parisiens se pressent. Mort : sa demeure est sombre comme sa vie ne le fut pas. Joseph Oller.

Entrent les morts
Entrent les morts

D'outre les frontières du pays qui l'accueillit, il vient lui aussi. Personnage de bande-dessinée, il croise donc un reporter, son chien et un vieux loup de mer. Photographe il a l’œil : l’œil vissé sur l'objectif, sa bouche murmurant à son objet, las ou lascif, les positions à prendre pour un shoot réussi. Grimaces, sourires, beauté : il a tout saisi : les visages et les corps, les vivants et les futurs morts. Lui-même laisse une fenêtre ouverte sur son monde. Willy Rizzo.

Entrent les morts
Entrent les morts

Elle a le regard perdu de ceux qui scrutent leur âme. De sa bouche dont, d'habitude, jaillissent monologues et tirades, les lèvres sont closes. Sa voix grave ne résonne pas. Elle n'a plus de corps, qu'elle mouvait pourtant pour prendre les gestes de ceux qui ne sont que de papier. Elle est une simple photographie, reprise sur les Unes des quotidiens, surmontant une effroyable légende. Morte, elle surmonte maintenant un épais drap de marbre, blanc et sobre. Marie Trintignant.

Entrent les morts
Entrent les morts

Donner sa vie pour les autres. Symboliquement et littéralement. Plonger dans l'amour, trébucher dans la mort, de la même façon : d'un simple pas, d'un pas léger et allègre. Les lettres : celles de l'agrégation, celles qui s'assemblent en mots et en des phrases de livres merveilleux, les lettres intimes où l'on dit tout à l'autre pour mieux le recueillir en soi. Puis la défiance, les plaintes, la prison, le repos forcé et un seul choix possible. Morte : en lettres gravées son nom demeure dans la pierre. Gabrielle Russier.

Entrent les morts
Entrent les morts

Étoile filante qui fuit ses études pour filmer les parfaites amours. Petits rôles, grands premières, textes à apprendre et à déclamer, à vivre surtout. Les réalisateurs, les partenaires, les connaissances, les amis, le milieu, les soirées, les nuits, l'insouciance, le plaisir. Les mises à nu : sur scène ou devant la caméra, confrontée à son double et confrontée à soi. Tant de vies incarnées et pas assez de temps pour la sienne. Morte, elle aussi : sur la tombe, deux ou trois pots de fleurs sans souffle de vie. Pascale Ogier

Entrent les morts
Entrent les morts

Des continents, des siècles d'histoire, des fils barbelés, des murs qui emprisonnent. Une voix douce : celle de l'étranger. Une barbe fournie : celle du sage. Une plume que l'on redoute : celle du poète. Histoires tristes, histoires vraies, langues qui se mêlent autour d'un bassin d'eau salée. Pendant qu'il dormait, pendant qu'il rêvait, les aiguilles ont tourné. Mort : il est trop tard. Le temps passe encore. Georges Moustaki.

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11 avril 2017 2 11 /04 /avril /2017 18:00

Ils portent la barbe et des lunettes de soleil. Leur sourire éclate de blancheur et de régularité. Ils ont les cheveux propres, rasés ou mi-longs, et leurs pantalons sont en jean ou bien colorés. Par style, par goût, leurs vêtements sont déchirés, troués. Finalement ils ressemblent à ces campeurs de fortune, à tous ces solitaires compagnons d'infortune.

Eux aussi portent la barbe, mais elle n'est pas taillée. Elle est longue, touffue, inégale, recèle parfois des souvenirs alimentaires de repas maigres et aussitôt avalés. Leur sourire est rare, car la vie est dure, car la solitude ne permet pas de sourire si souvent, car se savoir vulnérable n'est pas chose amusante. Leurs vêtements sont déchirés, mais ce n'est par choix. De plus, ils sont dépareillés mais ce n'est pas un problème : le goût de la mode passe à ceux qui n'ont rien à se mettre sous la dent.

Les anonymes du canal
Les anonymes du canal

Au réveil, au sortir de leur tente de polyester bleue, c'est l'eau immuable qu'ils ont sous les yeux. Il est cinq heures, dirait le chanteur, mais peu importe. Il peut être huit heures, neuf heures ou même quinze heures. Personne ne les attend. Aucune pointeuse ne signalera leur retard, aucune réunion ne pourra pas commencer si leur absence est constatée.

Les anonymes du canal
Les anonymes du canal

L'eau file droit depuis le bassin des plaisanciers jusqu'au canal de l'ancien terroir maraîcher. Mais ces hommes et ces femmes, délaissés dans la ville si nombreuse, ne la serpentent pas. Tout juste s'engagent-ils dans les rues adjacentes pour quêter la pièce ou le manger. Puis ils reviennent, près des ponts ou dessous, c'est selon la saison, retrouvant leurs quotidiennes habitudes comme tous les Parisiens.

Les anonymes du canal
Les anonymes du canal

Au printemps ou à l'été, le voisinage s'étoffe. Des jeunes gens, amis ou amants, assis sur les bords du canal, admirent les façades de l'ancien quartier populaire. Une bière ou un vin rosé, des gobelets de plastique, quelques amuse-bouches, des anecdotes et les histoires de la semaine, des rires, des clins d'œil, des discours, de la flamme. Et, à côté, les invisibles, les anonymes éternels, qui partagent dans leur coin le verre des amitiés disparues.

Les anonymes du canal
Les anonymes du canal

En hiver et aux jours pluvieux, quelques parapluies et manteaux chauds défilent sur le canal Saint-Martin. La nuit venue, des ambulances sans sirènes arpentent les lieux. A l'intérieur les paires d'yeux scrutent le désespoir. Du secours à offrir, mais peu de quémandeurs. Le froid pénètre les tentes, s'insère sous la peau, gagne peu à peu le cœur. Par méfiance ou par orgueil, certains parfois refusent, malgré les mains tendues, les dons infimes de chaleur.

Les anonymes du canal

Passant près de tous ces immobiles, les visiteurs, touristes, voyageurs et curieux passent et repassent, d'une rive à l'autre, d'un bout à l'autre, l'objectif photographique prêt à s'ouvrir au moindre instant parfait. On se presse aux écluses, on admire la technique, on se répand en louange sur la logique à l'œuvre, on fait éventuellement un signe aux vacanciers sur le bateau. Et on continue son chemin.

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  • : Récits de voyage, fictionnels ou poétiques : le voyage comme explorateur de la géographie et de l'histoire.
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