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8 avril 2021 4 08 /04 /avril /2021 19:35

Il l’a vue. Cela a duré une seconde, sans doute moins. Leurs regards se sont croisés : le regard dur de la femme brisée et le regard brisé de l’homme endurci. Sally suit des yeux les six hommes qui marchent en file indienne sous les huées de la populace. Ils devaient être sept : l’un d’eux, Jackson, est mort la veille. Dans les chaumières de Chichester, on chuchote que la peur a causé ce trépas, que Jackson a trouvé ce charmant moyen d’échapper au châtiment.

Les six hommes montent les marches, parviennent sur l’estrade. Un bref instant, ils font face à la foule, comme une troupe de théâtre en représentation. Leurs regards sont vides : il n’y a que la mort qu’ils puissent fixer, mais elle est invisible, elle plane sur eux et sur leurs épaules, ils sentent sa main puissante qui déjà tâte son beau butin. Sally ne les lâche pas des yeux. A côté de celui de la mort, son regard doit être bien léger, mais elle s’obstine. Les yeux des six hommes seront bientôt vitreux, comme ceux des poissons qu’on a pêchés, comme ceux du mari de Sally qu’on a ressorti d’un puits, le visage bouffi, écrasé, tailladé, fendu par les gifles d’un fouet.

Au bout de la corde
Au bout de la corde

Les bonnes gens sont venues de toute la ville et de la campagne environnante. Ils forment cercle autour de l’estrade, et la morne attitude des condamnés les agace bientôt. Ces derniers attendent la mort avec résignation, tristement, au lieu de se rebeller, au lieu de la défier. Pas de dernière fanfaronnade criée à la face du monde, pas de fierté exprimée à avoir été de la bande de contrebandiers la plus célèbre du sud de l’Angleterre. A côté d’eux vient se placer le crieur public, qui lit les actes d’accusation. Un plaisantin lui demande à haute voix s’il ne veut pas accompagner les misérables dans leur punition.

Au bout de la corde
Au bout de la corde

La foule rit, un peu par cruauté, un peu par distraction. Le crieur tient, droit devant lui, la liste des crimes commis. Contrebande de rhum, de tissus, de tabac, de thé. Sally tique violemment. C’est parce que l’un des condamnés a donné un sachet de thé à son mari que celui-ci a été battu à mort par la bande. Le crieur lit : vol à l’encontre de la douane de Poole, meurtre du dénommé Chater, charpentier, meurtre du dénommé Galley, officier des douanes. A cause du froid de l’hiver, ses paroles s’évaporent dans un nuage de vapeur. Pendant ce temps, autour des cous, le bourreau passe les cordes.

Au bout de la corde
Au bout de la corde

Sally tremble légèrement. Elle baisse la tête vers ses chausses, la redresse aussitôt. William Carter la fixe. Il semble sur le point de pleurer. Sally ne s’émeut pas. Eux, qui sauteront bientôt en enfer, n’ont pas eu pitié de Daniel, ont ri de ses yeux terrifiés à la vue du fouet, à la vue du couteau, à la vue de la corde et à la vue du puits où ils l’ont jeté. Sally tremble de plus en plus fort. Le forgeron, à côté d’elle, lui propose sa pelisse. Il lui explique qu’il doit suivre les corps pour les pendre ensuite au gibet.

Au bout de la corde
Au bout de la corde

Autour de Sally, les insultes commencent à pleuvoir. Il ne faudrait pas que l’humanité leur manque, à ces drôles-là. Thomson, le charpentier, se glisse à côté du forgeron. Il salue Sally, puis murmure que le procureur les paiera pour leurs œuvres le mois suivant. Le forgeron peste : le fer n’est pas gratuit, et il a dû aller jusqu’à Winchester pour apprendre à confectionner un gibet solide pour exposer les corps suppliciés. Il sait que les charretiers ont reçu paiement pour le transport des cadavres. Thomson et lui maugréent que ce sont toujours les mêmes qu’on étrangle.

Au bout de la corde
Au bout de la corde

La lecture de la sentence de gibet est à peine entendue par la foule, toute à ses malédictions. Au vent les corps se balanceront. Ils projetteront leurs odeurs et les bruits de leurs chaînes sur tout le pays alentour, ils avertiront que le pays n’est pas sûr pour ceux qui envisagent de violer sa loi. Le crieur public se tait. Les hommes, la corde au cou, tombent soudainement, et le peuple applaudit, crie sa joie hargneuse. Sally se signe, prie pour son Daniel que la corde n’a pas tué. Elle aussi se balance, et la corde qui la retient à la vie semble bien fragile.

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