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30 novembre 2021 2 30 /11 /novembre /2021 21:00

Et même que si c’était sa bonne femme, Sainville n’laisserait pas faire. Ça non, ça filerait doux dans le ménage, ça n’ferait pas l’intéressante dans des manifestations à criailler des inepties. Alors, pour une fois, Sainville n’est pas mécontent du boulot qu’on lui a confié. D’habitude, c’est à des ouvriers en bleu qu’on lui demande de casser la gueule. Même que Sainville a peur de tomber un jour sur son frère, qui trime aux forges. Non, là, c’est pépère, pensez donc : des bonnes femmes !

Le désavantage, quand on est briseur de grève, c’est qu’il n’y a pas tellement de rade qui veulent bien vous accueillir. À Douarnenez, Sainville a trouvé un établissement tranquille. Dans une ambiance élégante viennent se divertir les cadres des conserveries et quelques autres notables de la ville. Avec son tarin monumental et ses paluches d’équarrisseur, Sainville est zyeuté avec dédain, mais il n’en a cure. Au zinc, il cause avec ses collègues, puis, quand ils veulent jouer à la crapette, ils s’dégotent une table. Avec Sainville, Hébert, Gouvier et Wattier tirent les cartes. Chirou et Constantin n’font que regarder. En plus d’être pas commodes, ces gars sont des radins. Ils lèvent les yeux au ciel, façon de dire, c’est pas ça, mais une bonne belote, tout de même, ça vaut mieux qu’une pauvre crapette.

Les mauvaises têtes
Les mauvaises têtes

Les regards pèsent, quand même. Sainville, pourtant, il est bien au café. C’est calme, et ça n’empeste pas le poisson. Car ces femmes qui travaillent en conserverie, fichtre, elles portent sur elles cette odeur tenace. Lorsque Sainville en a secoué une, la veille, ses mains ont gardé le fumet du poisson vidé et tassé dans la boite. Pour vrai, ses mains sentent encore ! Sainville tend les mains et Constantin, bonne poire, les renifle. Sainville lui attrape soudainement le visage, le repousse en arrière. Les gars rigolent fort. Le barman vient vers eux. Trop de bruit, messieurs. Veuillez sortir.

Les mauvaises têtes
Les mauvaises têtes

Vingt-deux heures, et pas un chat dans les rues. Une mouette se marre. Les gars décident de rentrer ; un défilé d’hystériques hurlantes va encore animer la ville le lendemain. Elles exigeront l’augmentation de salaire, et la reconnaissance des heures de nuit, comme si ne travailler que dix heures par jour n’était pas déjà un privilège. Dès l’aube, Sainville et les gars escorteront de pauvres hères dégotés dans les misérables chaumières des environs et venus, pour la moitié d’une paie normale, enfermer les maudites sardines dans leurs boîtes de métal. Il leur faudra aussi intimider et user de la force contre les ouvrières venues empêcher l’opération. Y’a pas à dire : Sainville donne de sa personne pour ce métier.

Les mauvaises têtes
Les mauvaises têtes

Les gars se souhaitent la bonne nuit, et repartent chacun vers son garni. Pourtant, Sainville n’a pas envie de retrouver sa chambre étriquée, sa paillasse pourrie, les reproches de sa logeuse. Il se dit qu’en faisant un détour, il rentrera un peu plus tard que d’habitude, et que la vieille dormira. Il tape assez sur les jeunettes pour ne pas avoir à cogner une rombière qui pourrait être sa grand-mère. Au coin d’une ruelle, trois jolies filles l’accostent. Sainville sourit, c’est son jour de chance. Mais v’là-t’y pas que, dans l’lot, Sainville reconnaît une ouvrière. Penn Sardin, qu’elles se surnomment. En v’là une qui aime les coups, pense Sainville, et il se demande, tout excité, lequel lui fera le plus plaisir à mettre. Les filles lui demandent de venir sous un porche, à l’abri des regards.

Les mauvaises têtes
Les mauvaises têtes

Le beau sexe a parfois de des pudeurs ... Sainville ne proteste pas. Il suit les trois femmes, sûr de sa puissance actuelle et de sa jouissance future. Tandis qu’il se déboutonne, il jette un regard en arrière, pour s’assurer qu’ils ne sont pas suivis. Soudain, sa bouche se déforme, son sourire se crispe. Une violente douleur irradie son bas ventre. Un deuxième coup en plein dans sa virilité le plie en deux. Sainville suffoque. Puis c’est son nez qui explose. En fin connaisseur, il a reconnu l’éclatement de l’arête nasale. Un coup efficace, qu’il utilise d'ordinaire : ça saigne, ça lance mais ça n’est pas trop grave.

Les mauvaises têtes
Les mauvaises têtes

Sainville essaie de se relever, mais sa jambe cède, tout à coup. Ses bras balaient le vide devant lui. Barre à mine plutôt que clé à molette, sans doute. Sainville se recroqueville. Des pas qui claquent sur le trottoir, puis le silence. Dans la gorge de Sainville, un sanglot monte. Il a peur. Pas du travail perdu à cause de la jambe cassée ; les prolos ont toujours des revendications. Pas de la nuit ; Wattier loge pas loin, il saura s’y traîner. La peur lui vient des femmes. C’est que, dorénavant, elles savent drôlement se défendre !

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